Pour en finir avec la domination masculine. De A à Z

Un ouvrage d’Ilana Löwy et Catherine Marry ( Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/Seuil, 2007, 339 p., 20€)

Par Christine Détrez [1]


Comme le souligne son sous-titre, l’ouvrage d’Ilana Löwy et Catherine Marry se présente comme un dictionnaire déclinant selon les lettres de l’alphabet les lieux de déploiement et d’exercice de la domination masculine. D’« Accouchement » à « Violence (dans le couple) », en passant par « Amour », « Clarinette », « Concours de laideur », « Famille », « Harlequin », « Laitière », « Microbes », « Orgasme », « Police », « Rasoir électrique », « Sexratio », « Toilettes pour femmes », etc, c’est ainsi plus d’une centaine de termes qui sont convoqués pour analyser les formes historiques et contemporaines de construction et de maintien des différences et de hiérarchisation du féminin et du masculin.

Une place importante est accordée à la légitimation de cette hiérarchie par le recours au « naturel » et au « biologique » : on voit ainsi, contre les évidences du naturel - et le naturel de l’évidence -, comment la médecine et la science ont inventé des genres différents, afin de justifier en retour la soumission des femmes à leur « nature » : à ce sujet, les entrées « cerveau », « hormones sexuelles-femmes » « hormones sexuelles-hommes », « ménopause », « menstruation » (entre autres) permettent de réencastrer le savoir médical et scientifique dans leur contexte symbolique et économique, dimension encore très rarement traitée dans la profusion de manuels parus sur le genre. Mais l’analyse aborde également les mises en scène sociales de cette domination masculine, avec des entrées plus classiques - mais toujours d’actualité - relevant de la sociologie de la famille (famille, divorce, travail domestique...), de l’école (réussite (scolaire), maths, mixité...) ou de la sociologie du travail.

Un engendrement matériel des différences

L’ouvrage est extrêmement riche et agréable à lire, à la fois savant et ludique : le ton n’est pas dépourvu d’humour, et le choix de certaines entrées peut de prime abord surprendre par leur aspect anecdotique (rasoir électrique, Nouvelle Vague...) ; mais ces entrées montrent au contraire comment, derrière les aspects plus connus, se décèlent des formes plus insidieuses de construction ou exercice de cette domination. Les conditions de production et de marketing du rasoir, ou de la machine à écrire, sont ainsi un exemple du façonnement et de l’engendrement matériel des différences ainsi que de la diffusion, par les choses, de normes sociales qui ont des effets concrets (la coque du rasoir féminin ne peut être démontée, alors que celle des rasoirs masculins peut l’être, avec l’idée implicite qu’une femme ne pourra jamais réparer un rasoir, ni même envisager qu’il peut être réparé ; les machines à écrire ont été créées dans des usines de machines à coudre, ce qui amènera à transposer sur l’objet les qualités supposées naturellement féminines de minutie, de précision...et par là-même de ne pas les reconnaître comme compétences acquises et rémunérables sur le marché du travail...).

Par ailleurs, le choix est fait, pour chaque entrée, de s’appuyer sur des travaux de terrains précis, tirés de thèses, de livres, de revues, dans le domaine français comme anglo-saxons, ce qui permet au lecteur d’avoir une vue d’ensemble sur les travaux empiriques les plus récents.

La mise en persepective de paradoxes

On peut enfin souligner l’intérêt de l’attention portée aux paradoxes : ainsi, les auteures soulignent, sur certaines entrées, comment un même fait peut être à la fois source de progrès et de reconduction des inégalités à peine transformées, ou plus généralement, de la difficulté à trancher de façon unilatérale : c’est le cas pour la réussite scolaire, où la réussite différentielle des filles peut être interprétée à la fois comme la résultante de l’intériorisation d’une supposée incapacité ou infériorité dans les domaines scientifiques mais également comme une plus grande liberté de ces filles face aux normes de réussite scolaire et sociales indexées sur les filières scientifiques.

C’est le cas également de la chirurgie esthétique ou des cosmétiques, qui peuvent être condamnés comme la forme ultime d’intériorisation et de mise en conformité de son corps aux canons sociaux de beauté, mais dont les usages ludiques, ou en terme de gains de confiance en soi ou d’indépendance économique, ont pu être soulignés par certaines féministes. C’est le cas, inversement, de la gynécologie ou de la surveillance médicale de la grossesse, qui, si elles ont permis effectivement la réduction de la mortalité féminine, ont néanmoins assuré le contrôle du corps des femmes par des hommes et par la science, ou encore de la contraception, qui si elle a donné aux femmes une réelle maîtrise de leur corps, peut aussi être vue comme une nouvelle charge leur incombant en priorité.

Si au terme de cette lecture, l’objectif d’ « en finir avec la domination masculine » semble encore plus difficile à atteindre, tant on s’aperçoit que celle-ci se déploie dans les représentations, les savoirs, les objets, les interactions du quotidien, l’ouvrage s’impose justement pour cette prise de conscience, et peut permettre de nombreuses utilisations pédagogiques.

Notes

[1Maître de conférences en sociologie à l’ENS Lettres & Sciences Humaines, et membre du GRS (Groupe de recherche sur la socialisation).

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