Pour une approche genre de la négritude : contribution féminine à la pensée césairienne

L’apport de la négritude dans l’émancipation des peuples noirs fut incommensurable et l’éloge de la femme chez les poètes de ce mouvement fut édifiant, mais les femmes qui galvanisèrent ce mouvement furent ignorées. Pourtant, leur contribution ne fut pas des moindres.

Ainsi, les sœurs Nardal et Suzanne Césaire, grâce à leur bouillonnement intellectuel et leur activisme scripturaire impulsèrent le mouvement qu’inconsciemment ou consciemment, elles initièrent. Le but de cet article est de leur rendre hommage tout en nous appesantissant sur ces actions méconnues. Finalement, il pose avec acuité, le débat sur la difficile reconstruction et préservation de la mémoire féminine.

L’émergence des trois mousquetaires de la négritude dans le Paris des années 30, à savoir, Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire et Léon- Gontran Damas occulta les consoeurs martiniquaises qui organisèrent les rencontres littéraires et intellectuelles et furent, à n’en pas douter, leur source d’inspiration.

Il s’agit des sœurs Nardal : Paulette, Jane et Andrée et de Suzanne Roussi qui deviendra plus tard Suzanne Césaire. La relégation aux calendes grecques de l’activisme culturel et politique de ces quatre femmes à poigne, qui amorcèrent l’éveil de la conscience raciale au moment où l’homme noir était considéré comme un renégat, un sous-homme, laisse penser à une tradition d’injustices séculaires faites aux femmes doublée d’une certaine amertume quant’ à la reconnaissance de leurs actions. C’est cette perspective que Jacqueline Aubenas, parlant des révolutions, constate qu’« elles ont toujours mis un fusil entre les mains des femmes, les hommes ne se sont pas empêchés de dresser les barricades avec elles, mais une fois, les révolutions terminées et les gouvernements constitués, les hommes monopolisent le pouvoir. »

S’il est vrai que nous ne sommes pas ici dans un cadre insurrectionnel militaro-politique, métaphoriquement, il n’en demeure moins vrai que les schèmes sociaux et institutionnels phallocratiques consolident, à plus d’un titre, la bipartition sexuelle.

En effet, l’esclavage et la colonisation qui dénièrent au Noir, l’humanité, le ravalant au rang de la bête, laissant en lui, les préjugés et les complexes de toutes sortes, renforça trois formes de discrimination : sociale, sexuelle et raciale . Cette dernière poussa les intellectuels noirs du quartier latin à revendiquer leur identité. Mais ces éminents penseurs et théoriciens de la négritude ont ravisé leur plate- forme commune dans le Salon Clamart des Sœurs Nardal .

La question qu’on est en droit de se poser est celle de l’approfondissement de l’identité de ces héroïnes que l’histoire oblitéra. Quels rôles ont-elles joué auprès de leurs pairs et au sein du groupe ? Quelle fut leur contribution dans la conquête de la liberté des peuples noirs ? Leurs actions ou leurs démarches avaient-elles des prégnances ou des velléités spécifiquement féminines ?

La rigueur épistémologique nous amène à aborder cette problématique dans une double approche : d’abord, nous utiliserons une démarche sociohistorique que nous emprunterons à Lylian Kesteloot dans sa mythique Anthologie de la littérature négro-africaine, car ces militants en quête de leur identité tenterons de fouiner, d’interroger leurs origines en passant par des lectures ethnologiques et anthropologiques. Dans le même ordre d’idées, la recherche de la dignité s’accompagnait inéluctablement par des revendications plus ou moins incisives. Ce qui nous pousse à adopter une approche politico-idéologique dans la mesure où il ne sera plus question d’une simple investigation mais de la responsabilité culturelle et politique de l’intellectuel noir vis- à- vis de son peuple. Cette affirmation de la personnalité nègre sera tantôt virulente tantôt pacifique selon les expériences historiques et le tempérament de chacun.

Pour effectuer une analyse judicieuse, nous adopterons un triptyque : dans un premier temps, nous montrerons cette ferme volonté d’enracinement : de la poétique du déracinement à la volonté d’affirmation du « Moi nègre », préambule au panafricanisme. Ensuite, présenterons la rupture et la responsabilité de l’intellectuel antillais vis- à- vis de son peuple par le biais d’un langage et d’un mouvement : Le surréalisme : un prélude à l’antillanité et à la créolité. Enfin, nous démontrerons que cette culture révolutionnaire féminine débouche sur des correspondances entre féminitude et négritude qui n’auront de portée significative qu’avec un humanisme de la différence. Mais avant d’amorcer ce plan ternaire, un bref synopsis du chapitre féminin de la négritude s’avère nécessaire pour une meilleure compréhension de cette étude.


Extrait de Femmes de la négritude par le Dr Cécile Dolisane-Ebossè
 [1]

***

Pour découvrir la suite de l’article : Les oubliées de la négritude

***

Bibliographie :

- 1. Travaux de référence des auteurs :

Césaire, Suzanne

« Léo Frobenius ou le problème des civilisations » Tropiques I (1941), PP 27-36.

« Alain et l’esthétique », Tropiques II (1941), PP 56-61.

« André Breton, poète », Tropiques III (1942), PP 31-37.

« Misère d’une poésie : John Antoine Nau », Tropiques IV, (1942), PP 48-50.

« Malaise d’une civilisation », Tropiques V (1942), PP 43-49.

« 1943 : Le surréalisme et Nous », Tropiques VIII-IX (1943), PP.14-18.

« Le grand camouflage », Tropiques XIII- XIV (1945), PP. 267-73.

Nardal, Paulette

« La revue du Monde noir, 1931, reéd. Nendeln, Kraus, 1971.

« Une femme sculpteur noire », La Dépêche africaine n° 27-28,

« En Exil », La Dépêche africaine 19, (15 déc. 1929).

- 2. Ouvrages et articles critiques sur Suzanne Césaire et Paulette Nardal

Baraoui, Hédi, « Le temps de l’interprétation » Ethiopiques n° 19, juillet 1979.

Condé Maryse, « Language and power : Words as miraculous weapons » College Language Association Journal 39.1, 1945, PP. 18-25.

Fabre, Michel, « Du Mouvement nouveau noir à la négritude césairienne » in Soleil éclaté, Jacqueline Leiner, Tübingen, gunter Narr Verlag, 1986.

Lewis K. Shireen « Gendering Negritude : Paulette Nardal’s Contribution to the birth of Modern Francophone Literature », Dissertation support Groups, Washington DC, 1998.

Rabbitt, Kara M. « Suzanne Césaire and the forging of the new Caribbean Literature », The French Review 79.3 February 2006, PP538-48.

Kara Rabbitt, “The geography of identity in Suzanne Cesaire’s « Le grand camouflage »”, Research in African Literatures, Sept 2008.

Sharpley Whiting, T. Denean, Negritude Women, Minneapolis : U. of Minnesota, 2002.

Souriau, Marie- Agnès, « Suzanne Césaire et Tropiques : de la poésie cannibale à la poésie créole », French Review n° 68.4, Oct. 1994, PP. 69-78.

- 3. Ouvrages généraux sur la négritude

Benetta Jules- Rosette, Black Paris, Chicago, University of Illinois Press, 1998.

Fabre, Michel, From Harlem to Paris : Black America Writers in France, 1840-1980, Chicago, Illinois, 1991.

Dadié, Bernard, La Ronde des jours, Paris, Présence africaine, 1961.

Kesteloot Lilyan, Les écrivains noirs de langue française : naissance d’une littérature, Brussel, Université de Bruxelles, 1983, PP. 23-87.

Serbin, Sylvia, Reines D’Afrique, Paris, Sépia, 2006.

- 4. Autres recherches en rapport avec la théorie du genre

Aubenas, Jacqueline, « femmes et politique »,. Les cahiers du GRIEF n° 14, 1992, PP 56-57.

Derrida Jacques, L’écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967.

Cixous, Hélène, Le rire de la Méduse, Paris, L’Arc, 1975.

Collectif Féminisme(s) Penser la pluralité, Ss la direct. de Dominique Fougerollas- Schwebel, Cahiers du Genre n° 39, 2005.

- 5. Webliographie et documents sonores

Ile à île : littérature martiniquaise Susanne Césaire, dossier compilé par Kara Rabbit, 2006.

RFO Martinique : Paulette Nardal, dossier compilé par Maïté Koda et interview de Paulette Nardal Servant Jil, Paulette Nardal, la fierté d’être nègresse, documentaire, Production La lanterne/Antilles TV, 2004.

Notes

[1Le Dr Cécile Dolisane-Ebossè est spécialiste des littératures africaines et antillaises et des Etudes féminines et du genre et enseigne à l’université de Yaoundé I et à l’Ecole normale supérieure. Sa thèse (1998) s’intitulait : “L’image de la femme dans la littérature camerounaise : cas de Mongo Beti, F. Bebey, L. Dooh-Bunya et Werewere Liking”. Elle est également titulaire d’un DEA en science politique “le processus démocratique au Cameroun : mythe ou réalité”(1993). Ses nouvelles aires de recherche s’acheminent vers les questions d’identité, les nouveaux cosmopolitismes ainsi que les mythes et les rites féminins en Afrique noire.

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter