Proclamation de l’égalité des genres et reconstructions des inégalités ? Le cas de l’enseignement agricole en France

De meilleurs résultats scolaires mais ... une étude qui démontre concrètement que les filles et les garçons ont des cursus scolaires, professionnels et personnels imprégnés de genre.

Résumé

L’article rassemble les données relatives à plusieurs enquêtes faites auprès de filles et de garçons âgés de treize à vingt-trois ans, élèves de l’enseignement agricole.

Après avoir fait le point sur la place des filles dans ce système parallèle à celui de l’éducation nationale, il fait apparaître une convergence entre filles et garçons, l’intégration dans les représentations de la place prise par les femmes dans la population active. Puis, il fait état de différences liées à la place accordée aux loisirs. Enfin, il suggère que les modalités de jugement des filles et des garçons pourraient être différentes.

Tout ceci conduit à suggérer comment des formes d’inégalités pourraient se reconstruire, par une plus grande fragilisation de la confiance en soi et une plus grande difficulté à légitimer la place de facteurs équilibrants dans sa vie, ceci étant masqué par l’apparente meilleure réussite scolaire des filles…

Présentation de l’auteur

Philippe Sahuc est maître de conférences en sociologie à l’Ecole nationale de formation agronomique de Toulouse-Auzeville, membre de l’équipe de recherche PATRE.
Ses premiers travaux ont porté sur l’évolution des sociétés rurales ; il travaille aujourd’hui sur la construction des valeurs chez les filles et les garçons, élèves de l’enseignement agricole.

1.Introduction

L’un des événements sociologiquement importants des dernières années a été la féminisation de la population active française et européenne. Comme l’a établi Margaret Maruani (2003/06), la salarisation des femmes, plus importante que celle des hommes, s’est faite sur la base première d’une activité à temps plein. Mais l’apparente parité n’y rime pas avec égalité, loin sans faut, et la percée du temps partiel, à partir des années quatre-vingts, a plutôt concerné des femmes, occupant en grande partie des emplois faiblement rémunérateurs, ce qui les a remises économiquement et socialement à l’écart (Maruani, 2003/03). Sur le plan éducatif, l’étude de Christian Baudelot et Roger Establet [1992] montre aussi un apparent rattrapage d’écart entre scolarisation des filles et des garçons, à une vitesse même qui l’a fait comparer par les auteurs à la diffusion de la télévision. Mais le corollaire en est le maintien d’une inégalité d’accès aux diplômes les plus prestigieux (Duru-Bellat, 1999). Il semblerait donc bien que les inégalités se reconstruisent sans cesse, voire qu’elles se déplacent.

C’est avec ce soupçon en tête que nous avons regardé ce qui pouvait se passer pour des garçons et pour des filles de 13 à 23 ans effectuant leur scolarité en lycée agricole…
Le terme d’agricole entraîne la référence à un milieu socioprofessionnel marqué à la fois par de fortes inégalités entre hommes et femmes mais aussi par des initiatives historiquement marquantes de la part de femmes pour faire évoluer la situation, non seulement celle des femmes mais aussi celle de l’ensemble des travailleurs et travailleuses en agriculture…
Sans prétendre que le milieu agricole soit la réplique en réduction de la société française ni que l’enseignement agricole soit représentatif de l’éducation nationale, il paraît intéressant de repérer quels peuvent être les mécanismes à l’œuvre dans un contexte où le rapport des genres a été parfois présenté comme un cas caricatural mais où il a aussi laissé trace de figures et d’initiatives remarquées dans l’histoire des cinquante dernières années.

2.La place des filles dans l’enseignement agricole

La part des élèves filles dans l’enseignement agricole n’atteint pas la parité puisqu’elle a été de 45,4%, pour l’année scolaire 2003-2004, selon les statistiques du ministère de tutelle. Cela peut déjà remettre en question une représentation préétablie qui oublierait que l’activité agricole est une activité concernant de nombreuses femmes, notamment en prenant en compte le fait que l’activité comprend exploitants et exploitantes mais aussi salariés et salariées agricoles…
Une analyse de répartition différenciée entre enseignement public et enseignement privé invite à affiner l’analyse. Les filles, qui ne représentent en fait que 36,4% des élèves du public, représentent 51% des élèves du privé, qui offre globalement des formations conduisant à de moindres qualifications. Cela se retrouve dans le rapport des sexes par niveau de formation. Au niveau 5, qui conduit à des qualifications de type certificat d’aptitude professionnelle ou brevet d’études professionnelles, les filles représentent 48,4%. Au niveau 4, celui des différents baccalauréats, elles sont 44%. Au niveau 3, qui correspond à la préparation des diplômes de technicien supérieur ou de licence professionnelle, elles ne sont que 34,4% et le site ministériel précisent qu’elles ne progressent d’une année à l’autre que légèrement.

Une autre réalité des rapports de nombre entre filles et garçons est dévoilée par l’examen des filières, mais les données nationales n’en sont pas publiées… Toutefois l’examen d’établissements particuliers montre des classes spécialisées dans la conduite d’exploitation agricole ou la viticulture-œnologie qui peuvent être des classes sans fille ou alors avec une ou deux seulement. La filière des services offre une répartition sexuée exactement inverse, tant qu’on l’examine depuis le pôle des qualifications de type CAP ou BEP toutefois, c’est à dire dans le registre des services à la personne. Lorsque les services sont envisagés avec une qualification de niveau BTS, avec une ouverture sur les fonctions de conseil, d’animation… le rapport entre filles et garçons s’équilibre et même s’inverse dans certaines classes.
Autre précision importante conditionnant la trajectoire des filles et des garçons dans l’enseignement agricole : il s’agit d’un système éducatif où l’internat concerne 60% des élèves. Filles et garçons sont donc concernés par des activités socioculturelles dans le cadre de la vie extra-scolaire du lycée, activités qui les mélangent plus ou moins. L’organisation des nuits proprement dites sépare les sexes. Certes est bien révolue l’ère du dortoir massif ; les chambrées sont désormais de 2 à 6 personnes mais l’organisation générale sépare l’étage des filles et l’étage des garçons, voire le bâtiment des filles et le bâtiment des garçons.

3. Des représentations qui ont intégré la féminisation de la population active

Une première phase d’investigation s’est faite sur le mode de la rencontre particulière de groupes classes et d’interrogation par des questionnaires légers suivie d’une rencontre de restitution des résultats et d’une invitation à la discussion. L’un de ces questionnaires a été proposé à des garçons et des filles des classes de seconde professionnelle (préparation brevet professionnel) et de première année de préparation de baccalauréat professionnel d’un lycée agricole et viticole. Il paraît important de dire que les positions professionnelles des parents sont plutôt celles de dominés et leurs activités celles incluant une part importante de travail manuel. Certes l’effectif réduit, de 37 élèves, invite à la prudence au moment de situer la portée des conclusions…

Ce questionnaire, inspiré de celui utilisé par Olivier Galland et Bernard Roudet (2001), proposait de juger plusieurs phrases avec les modalités : « tout à fait d’accord », « plutôt d’accord », « plutôt pas d’accord », « pas du tout d’accord ».
Deux premières phrases mettaient en rapport la place du travail et la place de la maternité dans la vie des femmes selon les deux formulations suivantes :
« Une mère qui travaille peut avoir avec ses enfants des relations aussi chaleureuses et sécurisantes qu’une mère qui ne travaille pas ».
« Un enfant qui n’a pas encore l’âge d’aller à l’école a des chances de souffrir si sa mère travaille ».
Ces jeunes, dont 27 filles et 10 garçons, se sont majoritairement estimés « tout à fait d’accord » et « plutôt d’accord » avec la première phrase et « plutôt pas d’accord » et « pas du tout d’accord » avec la deuxième, certes de manière moins écrasante. Mais dans les deux cas, les opinions minoritaires ne paraissent pas spécialement sexuées. On dirait que la légitimité du travail salarié féminin est acquise pour la plupart de ces garçons et de ces filles.
Une troisième phrase venait plus directement sur le terrain des valeurs féminines :
« Avoir un travail, c’est bien, mais ce que la plupart des femmes veulent vraiment c’est un foyer et un enfant ».

Aucun garçon n’a été « tout à fait d’accord » contre 4 filles, 2 ont été « plutôt d’accord » contre 13 filles, 3 « plutôt pas d’accord » contre 5 filles et 4 « pas du tout d’accord » contre 5 filles. Prudemment, on pourrait supposer que les systèmes de valeurs sont peut-être sur ce point différenciés chez ces jeunes et que par ailleurs le modèle d’une vocation féminine à la maternité serait plus porté par des filles que par des garçons, même si certaines filles en paraissent dégagées…
La quatrième phrase a réuni tout le monde :
« Le mari et la femme doivent contribuer l’un et l’autre aux ressources du ménage ».
Aucun élève n’a été « pas du tout d’accord » ou même « plutôt pas d’accord » ; 2 garçons et 2 filles ont été seulement « plutôt d’accord » et les 33 autres ont été « tout à fait d’accord ».

Peut-être s’agit-il là de la plus nette invitation à supposer que la féminisation de la population active (Maruani, 2003/06) aurait pénétré les systèmes de représentation et peut-être les systèmes de valeurs. Dans le temps de discussion suivant la restitution à ce groupe classe de leurs réponses, s’est révélée l’ignorance qu’avaient ces jeunes du caractère historiquement récent du phénomène qui s’était inscrit dans leur tête. Ainsi beaucoup ont été surpris d’apprendre que leurs grand-mères avaient vraisemblablement été soumises à l’autorisation de leurs grand-pères pour briguer un emploi salarié puisque cela a été obligatoire jusqu’en 1965 (Barrère-Maurisson, 2001).
Deux autres phrases venaient encore dont :
« En général, les pères sont aussi capables que les mères de s’occuper de leurs enfants ».

L’opinion générale au sein de ces jeunes a paru plutôt l’accord avec cela. Les écarts seraient plutôt dus à des expériences de vie particulières, précisées par des annotations, qu’à des positions liées au sexe.
Pour autant, cet état des représentations, qui ne paraît que dans de rares cas s’ériger en critique au modèle parental, doit être rapproché des résultats d’enquête montrant que le partage des tâches domestique entre hommes et femmes est statistiquement de deux heures contre cinq (Maruani, 2003/03).

4. Des systèmes de valeurs pourtant différenciés entre filles et garçons

Le questionnaire évoqué précédemment demandait aussi de juger les domaines suivants, travail, famille, amis, loisirs, selon quatre catégories préétablies : très important, assez important, peu important, pas important du tout.

Les jugements concernant les trois premiers domaines n’ont pas révélé de différence entre les 27 filles et les 10 garçons. Il s’est dégagé de l’ensemble une hiérarchie où la famille représenterait le plus important puisque 23 filles et 8 garçons la jugent très importante, 3 filles et 2 garçons assez importante, seulement 1 fille peu importante et personne pas importante du tout.
Le domaine des amis viendrait en second puisque 15 filles et 8 garçons le jugent très important, 11 filles et 2 garçons le jugent assez important, seulement une fille peu important et personne pas important du tout.
Le travail ne vient qu’ensuite puisque 11 filles et 4 garçons le jugent très important, 15 filles et 1 garçon le jugent assez important, seulement 1 garçon peu important et personne pas important du tout.

Pour ce qui est des loisirs, le déséquilibre dans les jugement exprimés en fonction des sexes a paru remarquable. En effet, 4 filles et 8 garçons les jugent très importants, 16 filles et 2 garçons assez importants et encore 7 filles contre aucun garçon peu important. Il apparaît donc un décrochement entre l’étalonnage de jugement des filles et celui des garçons, lequel n’apparaissait pas pour les autres domaines. Bien sûr, le faible nombre de jeunes interrogés invite encore à la prudence…
Toutefois, des observations ont pu être faites dans deux autres établissements de l’implication des filles et des garçons dans l’organisation des loisirs au lycée, qui couvrent un temps non négligeable de la vie lycéenne en raison, encore une fois, de l’importance de l’internat dans l’enseignement agricole.

Dans l’un des établissements, un fait remarquable est apparu : tous les postes de responsabilité dans le bureau de l’association interne d’animation sportive et culturelle étaient occupés par des filles. Les filles seraient-elles donc plus impliquées que les garçons dans l’organisation des loisirs au lycée ? En fait, dans l’établissement en question, elles sont surtout impliquées dans les postes à responsabilité. Les tâches d’animation plus directes, comme servir au bar par exemple, sont, elles, prises en charge par des garçons. Pour d’autres pratiques, la participation à des clubs par exemple, le suivi ponctuel des ateliers du soir a montré que garçons et filles participaient globalement de manière équilibrée, même si certaines activités concentraient les filles. Mais ces activités, dont théâtre, hip-hop (les deux groupes féminins importants), arts martiaux, jonglerie, djembé… sont-elles les loisirs auxquels pensaient les jeunes en répondant au questionnaire évoqué précédemment ?

Dans l’autre établissement, un fait peut-être encore plus remarquable est apparu. Le foyer était équipé d’un billard. Plusieurs heures d’observation ont fait apparaître que seuls des garçons, pas toujours les mêmes, s’en servaient. Interrogés sur l’arrivée du billard au lycée, des élèves ont révélé que cela résultait de l’initiative prise par un groupe de filles… En fin d’après-midi nous avons d’ailleurs vu des filles ranger cannes, boules et bleu… Ces mêmes filles, interrogées, ont confirmé être à l’origine du billard mais ont nié ne jamais s’en servir. En réalité, elles s’en servent à certains moments… autre dosage dans le loisir ? Réponse à un besoin de plus grande tranquillité pour ne pas s’exposer au regard des autres en pratiquant une activité jugée souvent masculine ?...

Toujours est-il que, par ce regard glissant d’un établissement à l’autre paraît se confirmer la propension particulière des filles à saisir le cadre socioculturel de l’établissement pour jouer un rôle d’organisation, de responsabilité non seulement par rapport à ses propres loisirs mais aussi par rapport à ceux des autres. Cela leur laisse-t-il moins de temps réel de loisir, comme dans le cas des mères qui passent plus de temps que les pères à l’organisation domestique (Maruani, 2003/03) ? D’un autre côté cela leur permet peut-être un apprentissage particulier, négligé par les garçons. En tous cas, cela nous amène à supposer que la part d’habitus masculin ou féminin, chez ces jeunes de l’enseignement agricole, n’intègre pas de la même façon la valeur loisir.

5. Des modes de jugement à même de différencier les parcours

Ces observations ont été rapprochées de celles liées à un autre ordre de pratique, celles du jugement des jeunes par les adultes, dans un cadre ordinaire ou dans le cadre exceptionnel du conseil de discipline qui statue sur les graves infractions commises dans l’établissement.
Ceci se réfère à une approche ethnographique menée tout au long d’une année scolaire dans un lycée agricole et horticole…
Une présence hebdomadaire de plusieurs heures, entièrement consacrée à l’observation et à l’écoute des interactions, ainsi qu’au recueil des appréciations de chacun et chacune sur la vie dans l’établissement a permis d’effectuer, entre autres, la collecte de jugements exprimés…

Deux sortes de différences entre filles et garçons sont apparues. Aucun garçon n’a fait l’objet devant nous d’un jugement d’ensemble mais souvent étaient jugées, pour tel garçon, les "actions d’éclat", invective, dégât matériel ou attaque physique. Alors que le comportement présenté comme ordinaire de plusieurs filles a parfois été regretté : une telle fausse, une telle pas fiable, une telle grossière. Ce dernier grief était porté contre une fille de seize ans, au nom "particulièrement féminin". J’en suis venu à me dire que ce n’était pas tant la pratique qui choquait que son décalage avec le comportement attendu de cette fille. On serait là en présence de l’effet social de stéréotypes tels que les définit Georges Felouzis (1994), en faisant bien la distinction d’avec les rôles sociaux tout en soulignant l’influence indirecte sur les conduites et les attitudes.

Autre domaine fournissant des occasions de rappel à l’ordre de la part des adultes, le rapport au travail. Certes nous n’avons pas eu réelle confirmation de ce qu’a observé Nicole Mosconi, à savoir que la faute avérée coûtait moins cher aux garçons (Mosconi, 1994). Dans toutes les situations observées, garçons et filles nous ont paru également sanctionnés en cas de manquement aux devoirs formellement prescrits par les enseignants. Pour les internes, le temps pour faire ces devoirs est essentiellement le temps d’étude de 17h30 à 19h. Il arrive que ce temps s’avère excessif. Toutefois, même si les heures d’étude restent obligatoires, le temps peut y être occupé à des formes de loisirs, si preuve est apportée que les devoirs prescrits ont été faits. Nous avons assisté ainsi à beaucoup de négociations entre garçons et surveillants pour obtenir le droit de se parler à voix basse, de lire ou de dessiner, plus rarement de jouer aux cartes ou à la bataille navale… la lecture des bandes dessinées est alors autorisée et la liste des ouvrages pouvant alors être lus, les incluant, est affichée en salle d’étude. Il est portant arrivé à cette heure-là de voir reproché à une fille sans devoir à faire "de perdre son temps à lire des BD", jamais à un garçon…

Cet ensemble de faits, ainsi que le déroulement particulier d’un conseil de discipline ayant conduit à l’exclusion de deux filles, après s’être vu reprocher de ne pas avoir joué un rôle de protection vis-à-vis d’une camarade de chambrée plus jeune, rôle qui n’est prescrit dans aucune règle écrite, nous a amené à supposer que les garçons seraient le plus souvent jugés par rapport à la règle écrite et les filles par rapport à la morale, non écrite mais étroitement liée aux stéréotypes et à l’écart que tel ou tel comportement fait prendre avec eux…
Ces observations rejoignent alors celles montrant que les filles sont plus durement sanctionnées que les garçons, comme le suggère Nicole Mosconi (1994). Là où elle a mis en évidence les circonstances atténuantes qu’on prête aux garçons parce qu’ils seraient a priori paresseux, indisciplinés, nous avons plutôt trouvé des circonstances aggravantes pour les filles parce qu’on les compare sans cesse à un "patron", au sens que lui donne les couturiers et couturières, taillé directement dans l’ordre moral.

6. Conclusion

On peut donc soupçonner que des mécanismes producteurs de différences entre filles et garçons se reconstituent dans ce cadre de lycée agricole, s’il est vrai que les stéréotypes de genres sont encore aussi prégnants lorsqu’il s’agit de concevoir sa propre vie mais aussi d’être jugé par les autres, notamment les détenteurs de l’autorité dans un établissement d’enseignement. Rien d’ailleurs de ce que nous avons observé ne paraît spécifique d’une orientation agricole et dans ces établissements comme dans les autres, on pourra relever que les filles ont globalement de meilleurs résultats scolaires que les garçons et qu’elles paraissent donc plutôt avantagées par leur environnement.
Aussi, le soupçon de différence ne se convertit pas automatiquement en soupçon d’inégalité ou alors celle-ci serait à l’avantage des filles…

Il convient alors de rappeler encore que le succès scolaire n’entraîne pas automatiquement le succès social et l’importance de la prise en compte des relations sociales de sexe a bien été démontrée par les personnes travaillant sur le lien entre éducation, insertion professionnelle et développement (Labourie-Racape, 2000)… L’une des premières conditions de l’insertion sociale est assurément de trouver sa place dans le monde professionnel. Certes, l’obtention de diplômes est une condition qui paraît de plus en plus déterminante pour accéder à l’emploi (Galland, Roudet, 2001). Toutefois, la confiance en soi pour se présenter à l’embauche et chercher ensuite à évoluer professionnellement est aussi un facteur important. Ce pourrait être l’une des raisons pour lesquelles, dix ans après avoir obtenu le baccalauréat seulement 8% des bachelières femmes travaillent comme cadres, alors que c’est le cas de 17% des bacheliers hommes. L’assimilation de jugements négatifs dès qu’il y a écart avec une norme morale exigeante pourrait faire partie des mécanismes d’érosion de la confiance en soi.

Un autre élément de la réussite est l’équilibre que l’on peut trouver entre l’accomplissement professionnel et l’accomplissement personnel. Alors que la place des loisirs est légitimée dans la société actuelle au point que tout individu est la cible de messages publicitaires sans nombre, s’il est vrai que la légitimité personnelle est moindre chez les femmes en devenir que chez les hommes en devenir, sauf dans la posture d’organiser les loisirs des autres, alors suggérons que les dissonances dans la façon de gouverner sa propre vie sont un facteur possible d’explication du mal-être semi-conscient que ressentiraient plus de femmes que d’hommes à notre époque. Cela commencerait en ces lycées aux apparences modernes et libérées et peut-être même avant...

7. Bibliographie

Barrere-Maurisson Marie-Agnès, 2001, Le partage des temps et des tâches dans les ménages, Ministère de l’emploi et de la solidarité, direction de l’animation de la recherche et des études et des statistiques, secrétariat d’état aux droits des femmes et à la formation professionnelle, Paris, La Documentation française, 143 p.

Baudelot Christian, Establet Roger, 1992, Allez les filles !, Seuil, 243 p.

Duru-Bellat Marie, 1999, pp 117-144, in Lemel Yannick et Roudet Bernard (sous la dir.), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence - socialisations différentielles, L’Harmattan, 323 p.

Felouzis Georges, 1994, Le collège au quotidien : adaptation, socialisation et réussite scolaire des filles et des garçons, Paris, PUF, 236 p.

Galland Olivier et Roudet Bernard (sous la dir.), 2001, Les valeurs des jeunes - tendances en France depuis 20 ans, L’Harmattan, 239 p.

Labourie-Racape Annie
Maruani Margaret, 2003/03, « Les registres de l’inégalité - les inégalités femmes/hommes » in Les cahiers français, La Documentation française, pp 92-97

Maruani Margaret, 2003/06, « Plus de salariés pauvres que de chômeurs en France - ravages cachés du sous-emploi » in Le Monde diplomatique, pp 4-5

Mosconi Nicole, 1994, femmes et savoir, L’Harmattan, 362 p.

Mosconi Nicole, 1999, pp 85-111, in Lemel Yannick et Roudet Bernard (sous la dir.), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence - socialisations différentielles, L’Harmattan, 323p.

(Philippe Sahuc, décembre 2004)

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