Réflexion sur genre et formation professionnelle

Concentrée sur l’enseignement technique dans le secteur formel, les actions portées par le ministère des Affaires étrangères, dans le domaine de la formation professionnelle, ont peu profité aux femmes absentes de ce secteur. Par ailleurs, le choix des branches soutenues dans ce secteur (métallurgie, bois, automobile) exclut d’emblée les femmes. La définition des objectifs du soutien à la formation professionnelle est un enjeu à part entière qui dépasse largement le champ de l’égalité entre les hommes et les femmes mais dont l’impact sera grand sur cette relation vers plus ou moins d’égalité entre les deux sexes.

1- Impact de l’évolution du monde du travail sur la situation des femmes

Le développement de l’économie informelle …
Le monde du travail et le développement économique des pays en développement se sont profondément modifiés, ces vingt dernières années, sous les effets conjugués de la globalisation croissante des économies, de l’impact des politiques d’ajustements structurels et de la crise économique mondiale. Cette évolution s’est notamment traduite par un développement important des activités dans le secteur informel. Dans la plupart des régions et pays dans le monde, les tendances de la participation de la population active au cours des dernières décennies se caractérisent par des augmentations significatives de l’auto-emploi et de l’emploi dans le secteur informel. A cet égard, l’Afrique enregistre la plus forte augmentation avec un doublement du pourcentage de l’auto-emploi dans la main-d’œuvre non-agricole depuis les années 70, passant de 28% à 55% dans les années 90. Cette donnée est moins significative en Amérique latine et en Asie. Ces tendances du secteur informel indiquent clairement que l’impact de l’économie de marché et de la restructuration mondiale ne génère pas, en général, suffisamment d’emplois rémunérés pour faciliter l’absorption de l’excédent de main-d’œuvre.

Dans le même temps, est apparue la notion de « féminisation de la pauvreté » liée à l’augmentation du nombre des ménages monoparentaux et à la crise économique en période d’ajustement. L’idée que la pauvreté est vécue différemment par les hommes et les femmes et que les mécanismes d’appauvrissement ne sont pas les mêmes selon le sexe, s’est largement répandue.

Par ailleurs, un certain nombre de recherches sur la mondialisation et le genre soulignent les conséquences paradoxales de ce processus. En effet, les mutations technologiques et l’intensification des échanges internationaux augmentent les opportunités d’emploi pour les femmes . En Malaisie, par exemple, la part des femmes dans les emplois qualifiés de l’informatique est passée de 16% en 1975 à 40% en 1990. Cependant, de nombreuses études soulignent également que les emplois féminins dans le contexte de la mondialisation se sont grandement précarisés. Tout en créant de nouvelles opportunités d’emploi pour les femmes, la mondialisation renforce l’instabilité, la dualité de salaire entre le Nord et le Sud (par exemple dans le cadre des plate-forme téléphoniques). Sous les pressions de l’économie mondialisée, il semble que les conditions de travail des femmes se sont détériorées par rapport aux hommes à l’intérieur de chaque secteur même si dans le même temps, leurs opportunités se sont considérablement améliorées.

…où les femmes sont concentrées …
Les femmes représentent l’essentiel de la main d’œuvre du secteur informel, notamment le travail à domicile ou les vendeurs des marchés informels. Elles subissent la précarité inhérente à ce secteur à savoir l’absence de protection sociale, l’absence de réglementation déterminant leurs droits et la faiblesse des revenus.

Une étude du BIT (Bureau International du Travail) sur l’emploi dans les entreprises de l’économie informelle souligne que le ratio emploi informel/emploi total, dans la moitié des 54 pays examinés, est plus élevé pour les femmes que pour les hommes.

De plus, les femmes sont probablement plus nombreuses que les hommes à exercer des activités informelles sous-comptabilisées, notamment la production pour la consommation propre, les activités de personnel de maison, le travail à domicile et le travail ambulant. En Inde et en Indonésie, par exemple, les études montrent que l’économie informelle représente 9/10 des femmes qui travaillent en dehors de l’agriculture et, au mali, 95% de la main d’œuvre féminine non agricole se situe dans le secteur informel.

Enfin, en remettant en cause les solidarités familiales, la pandémie du sida a un effet dévastateur sur les jeunes filles et les jeunes garçons, souvent obligés de chercher précocement du travail dans l’économie informelle. A cela s’associent les effets de l’exode rural et leurs conséquences en terme de précarisation des populations.

…reflète la précarité de leur situation.

Le lien entre le travail dans l’économie informelle et la pauvreté est plus fort chez les femmes que chez les hommes. Les études menées par le BIT montrent un pourcentage plus élevé de femmes dans les segments faiblement rémunérés de l’économie informelle, dans les activités de survie ou parmi les travailleurs salariés occasionnels ou à domicile. Dans les secteurs supérieurs de l’économie informelle, les femmes sont surtout présentes dans les petites entreprises dont le potentiel de croissance est moindre.

Outre la pauvreté monétaire, on observe globalement une plus grande incapacité des femmes à accéder aux services, à développer leurs potentiels et à saisir les opportunités offertes. Moins instruites, les femmes ont un accès plus réduit aux ressources (éducation, santé, formation professionnelle). Elle sont donc moins bien armées que les hommes pour développer leurs potentialités à créer des richesses. Souvent, elles ne voient pas la nécessité d’une formation.
Par ailleurs, les sources de subsistances des femmes dans les activités informelles, notamment les activités artisanales et la vente, subissent les effets du libéralisme économique. Par exemple, les femmes africaines qui pratiquaient la vannerie ont été supplantées par les importations bon marché venues d’Asie. Ces femmes sont obligées de réorganiser leur moyen de subsistance entraînant la plupart du temps une réduction de leurs revenus et de leur indépendance. C’est pourquoi, les femmes du secteur informel s’organisent de plus en plus en association.

Ainsi, dans certains pays, le secteur informel est relativement bien structuré par des mouvements syndicaux et associatifs de femmes principalement. Elles ont démontré une réelle capacité d’auto-organisation/mise en réseau du secteur informel comme l’Alliance internationale des vendeurs ambulants, le WIEGO (Women in informal Employment Globalizing and Organizing fondé en 97 afin de renforcer la position des femmes dans le secteur informel par de meilleures statistiques), la SEWA (association des femmes auto-employées) en Inde, la SEWU (self employed Women’s union) en Afrique du sud.

2- Intégrer le genre pour répondre aux enjeux de la formation professionnelle

Concentrée sur l’enseignement technique dans le secteur formel, les actions portées par le ministère des Affaires étrangères, dans le domaine de la formation professionnelle, ont peu profité aux femmes absentes de ce secteur. Par ailleurs, le choix des branches en formation professionnelle (métallurgie, bois, automobile) exclut d’emblée les femmes.

Les enjeux en matière de formation professionnelle sont multiples.

a/ Accompagner l’évolution de l’économie informelle
L’un des enjeux en matière de formation professionnelle consiste à structurer davantage la formation dans le secteur informel tout en respectant son organisation spécifique.

Cette structuration vise quelles finalités ? Le maintien du secteur informel tel quel ? une augmentation de sa productivité et rentabilité avec la création de richesse ? Un renouvellement des pratiques professionnelles adaptées à la technique moderne ? La création d’emplois ? Le basculement à terme de l’informel dans le formel ?

La définition de ces objectifs est un enjeu à part entière qui dépasse largement le champ de l’égalité entre les hommes et les femmes mais dont l’impact sera grand sur cette relation vers plus ou moins d’égalité entre les deux sexes. En effet, la majorité des travailleurs exclus du secteur formel étant des femmes, elles seraient particulièrement touchées par une réorganisation du secteur informel qui ne prendrait pas en compte leur rôle ni leurs besoins sépcifiques. De nombreux rapports relèvent qu’elles sont les premières touchées par la précarisation du travail et la paupérisation qui en résulte. Dans une perspective genre, la question de la maîtrise du temps de travail, des moyens de productions et des gains est essentiel, les données statistiques et les indicateurs doivent donc les refléter.

Par conséquent, dès lors qu’un projet s’intéresse à la formation professionnelle dans le secteur informel, il devrait mettre en exergue les femmes comme population cible. Néanmoins, comme l’a bien montré l’approche « femmes et développement », un projet qui touche les femmes n’a pas forcément comme objectif de réduire l’égalité entre les hommes et les femmes. Cela relève d’un choix politique. Le projet vise–t-il à réduire les inégalités entre les hommes et les femmes, à la reproduire ou bien à les maintenir ?

b/ mettre en adéquation formation professionnelle et marché du travail
Le travail sur le renforcement de l’accès des filles à l’éducation de base doit être poursuivi et renforcé (Education pour tous/Dakar) mais dans le même temps, il s’agit de renforcer la sensibilisation des femmes sur leurs droits notamment à la formation professionnelle.

Par ailleurs, on note une absence de données fiables (définitions multiples, absence d’indicateurs) sur le secteur informel et davantage encore d’indicateurs sexo-spécifiques dans les projets de coopération dans le secteur de la formation professionnelle. L’approche par le marché du travail constitue un angle pertinent pour examiner les questions de genre, cependant, les catégories classiques du marché du travail ne tiennent pas compte des différences de sexes et sont peu utiles pour étudier la pauvreté.

c/ diversifier les offres de formation
Les données disponibles sur le monde arabe (mais cela semble être une donnée générale à l’ensemble des pays) révèlent que l’inscription féminine reste relativement faible dans le domaine de la formation technique et professionnelle (entre 0,05% des étudiants inscrits dans l’enseignement professionnel en 90, et 3% avec un pic à 6% pour l’Egypte). En outre, les qualifications techniques acquises par les femmes sont souvent inappropriées à la mondialisation. Le secteur des nouvelles technologies de l’information semble trop peu concerner les femmes. Si les disparités entre les hommes et les femmes existent dans ce domaine, elles sont particulièrement importantes dans le monde arabe . Comment les femmes peuvent-elles avoir accès aux formations et aux technologies qui pourraient contribuer à leur promotion ? Le domaine de la formation professionnelle pourrait utilement contribuer à sortir la dimension genre des domaines de la santé et du social.

d/ intervenir sur le jeu de pouvoir entre les acteurs
L’orientation stratégique en matière de formation professionnelle semble appeler une redéfinition des rôles de chacun des acteurs. L’état doit déterminer les axes d’une politique publique en formation professionnelle et animer le partenariat entre tous les acteurs (syndicats, patrons, centres de formation professionnelle). A ce titre, l’enjeu en matière d’égalité entre les femmes et les hommes semble être de renforcer la place des femmes dans les lieux de décisions et de pouvoir (empowerment) comme les syndicats, les organisations professionnelles, les fonctions à responsabilité. Il s’agit de les aider à porter elles-mêmes leurs revendications, leurs besoins en matière de formation et de droit à l’emploi car l’absence de représentation et de pouvoir des femmes est considérée comme l’un des principaux facteurs de reproduction des inégalités et de la discrimination fondées sur le sexe.

Quelques principes opérationnels

A/ Les projets de formation professionnelle dans le secteur formel (entreprises) :
-  vérifier que les employé(e)s bénéficient bien des formations
-  vérifier que la modernisation de l’appareil productif induite par la formation ne comporte pas d’effets négatifs sur les femmes et les hommes. (plus grande flexibilité au travail, renégociation du temps de travail). Toute modification du secteur informel doit prendre en compte les revendications des femmes
-  vérifier que les secteurs bénéficiant d’une formation sont à forte main d’œuvre féminine
-  procéder à une recension des besoins en formation des femmes
-  renforcer la possibilité pour les femmes d’exprimer leurs revendication (espaces de paroles, prise de responsabilité dans les syndicats, prise de responsabilité au sein de l’entreprise)..
.
B/ les projets de formation professionnelle dans l’économie informelle
-  renforcer les associations de femmes pour s’organiser dans l’économie informelle,
-  sensibiliser les femmes et les hommes à l’égalité de leurs droits notamment l’égalité de rémunération pour un même travail
-  créer ou encadrer des structures de médiations et de dialogues entre les différentes parties..

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Sabrina Guérard, MAE

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