Révolution arabe : la marche vers la liberté

De la libération à la liberté, la route n’est pas toute tracée. La parité femmes-hommes en politique récemment instituée en Tunisie apporte une nouvelle dimension de genre au pays entier et un espoir qui dépasse largement ses frontières. Une sélection d’articles vous ait ici proposée, amenant divers regards sur ces changements réalisés ou encore espérés.

La Tunisie institue la parité 
hommes-femmes en politique

Par Abdelhamid Larguèche, professeur, membre de la haute instance 
pour la réforme politique en Tunisie.

Petit pays, grande nation ; en votant la loi sur la parité hommes-femmes pour la Constituante, j’ai eu l’intime conviction que nous nous sommes projetés dans le futur en enjambant d’un seul pas une ligne jugée par beaucoup infranchissable.

Et, pourtant, pourtant nous l’avons franchie, pour prouver à nous-mêmes d’abord, puis aux autres ensuite, que la Tunisie méritait bien une révolution.

Ce n’est pas un hasard si la femme a constitué depuis plus d’un siècle l’enjeu et le pivot de toutes les modernités : scolarisation des filles dans les écoles franco-arabes donnant au pays ses premières femmes médecins, ses premières institutrices et ses militantes de première heure,

Réformisme tunisien de première heure s’exprimant en faveur de l’émancipation des filles musulmanes par l’éducation chez les jeunes Tunisiens, puis avec vigueur et détermination avec Tahar Haddad (1). Puis vint le temps de l’indépendance et des grandes réformes instituant l’État national, avec comme grande première réforme le Code du statut personnel, dès 1956, bien avant la République, pour annoncer la vocation moderniste d’une société qui n’avait d’autre choix pour se développer que d’émanciper ses femmes.

La parité gagnée hier lors d’une séance émouvante, gagnée à l’arraché, à main levée, était le premier geste qui montre que nous étions, femmes et hommes, les dignes héritiers de Haddad, de Thaalbi (2) et de Bourguiba.

À ceux qui disent que cette loi est peut-être en avance sur les réalités encore précaires et fragiles, je dirais : c’est à la société de s’adapter à ses nouvelles lois.

De tout temps, la Tunisie s’est affirmée en se surpassant, en abolissant l’esclavage avant bien d’autres pays en Occident même, en se dotant d’une constitution bien avant des pays et des continents, en faisant de sa Zaytouna (3), de son collège Sadiki (4), de sa Khaldouniya (5) 
des foyers de lumière pour tous les peuples du Grand Maghreb, en abolissant la polygamie en criant haut et fort que l’Islam signifie liberté et égalité.

En instituant la parité des droits en politique, nous disons simplement : femmes de Tunisie, vous avez guidé une révolution, guidez le peuple vers plus de lumière, vers plus de liberté.


(1) L’un des fondateurs de la Confédération générale des travailleurs tunisiens (CGTT, en 1924.

(2) Fondateur du Destour en 1920.

(3) Grande université islamique 
qui forma des générations 
de savants. (4) Premier lycée secondaire moderne de Tunisie fondé en 1875.

(5) Première école moderne de Tunisie fondée en 1896

Source : L’Humainté.fr

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Révolution arabe - De la libération à la liberté

Par Wassyla Tamzali, avocate et auteure féministe.

Alors que les jours avancent, les incertitudes s’installent. La présence au Caire comme à Tunis de plus en plus visible des islamistes que l’onction démocratique n’a pas changés d’un poil - de barbe - ni d’un fil - de voile - apporte de l’eau au moulin des tenants de l’immobilisme au prétexte que le choix dans les pays arabes est dans l’accablante alternative : ou les intégristes islamiques ou les régimes militaro-policiers.

Il est vrai que passée l’euphorie des premiers moments, nous sommes obligés de constater que la réalité que nous avons devant nous est celle que ces régimes ont générée. C’est exactement cela que nous n’avons cessé de dénoncer de Tunis au Caire, d’Alger à Casablanca, Damas, Beyrouth : le peu d’empressement, voire le refus viscéral des pouvoirs publics d’éduquer les peuples à la liberté et leur maniement diabolique des subterfuges nationalistes et religieux pour mieux faire passer l’ignoble.

Nos inquiétudes n’étaient pas vaines. Nous savions aussi que, loin d’être des remparts contre le radicalisme religieux, ils en étaient les complices, sinon les bénéficiaires. Le temps nous a appris que l’alternative militaire/religion est une figure de style vide de sens.

A cela, il faut ajouter les opérations de laminage des sociétés civiles, l’effacement lente et réussie du politique, sa substitution par la considération sociale des rapports de force, et l’atomisation des citoyens en une myriade d’individus luttant pour leur survie personnelle et celle de leur famille.

Les révoltes arabes ne pouvaient, dans ces conditions, accoucher de nations démocratiques et libertaires. Mais est-ce à dire qu’il ne s’est rien passé ? Qu’il ne se passera rien ?

A en juger par les résultats, le déboulonnement des rois républicains, la peur et l’inquiétude des autres, et partout chez les peuples, une volonté "nue et massive de dire non au souverain" (Michel Foucault) soldée par des milliers de morts, il ne s’agit pas d’une simple étape réformatrice ni d’une amélioration forcée des régimes en place. Et c’est sans doute ce qui inquiète certains.

Depuis un demi-siècle, les peuples décolonisés ont été freinés dans leur marche vers la liberté. Après l’ère des libérations, les chemins vers la liberté ont été obstrués cyniquement par des maîtres absolus qui ont usé d’expédients, jouant avec les objets de la sacralisation populaire. Au nom de la libération nationale, de la justice sociale et de l’appartenance religieuse, les désirs libertaires ont été étouffés dans l’oeuf.

Les femmes en savent quelque chose. Et les hommes qui s’interrogent aussi. Tout cela s’est dégonflé comme des baudruches, place Tahrir, place de la Casbah, dans les artères d’Alger.

L’Histoire avec tous ses espoirs s’est remise en marche. Avec ses exigences et ses dangers, car qui peut être sûr de l’issue des révolutions arabes ? L’arrestation de Moubarak et ses fils, la parité hommes-femmes décidée pour les élections en Tunisie sont de bonnes nouvelles. Suffisent-elles à annoncer le printemps ?

CHEMIN HASARDEUX

Pour autant faut-il attendre ? Attendre quoi ? Primo Levi disait : "Si je ne suis pas pour moi qui le sera, si ce n’est pas pour maintenant c’est pour quand ?" La politique des petits pas a fait son temps.

Car l’Histoire ne se réforme pas, elle se fait. C’est ce que nous ont appris nos pères qui, de Damas à Rabat, prirent le chemin hasardeux, indispensable et impératif de l’Histoire en s’opposant aux pouvoirs coloniaux.

Cinquante ans après, les fils rompus de notre histoire se renouent et nos fils nous conduisent de la libération à la liberté.


Wassyla Tamzali, avocate, journaliste, directrice des droits des femmes à l’Unesco

Source : Le Monde.fr

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Consultez également le dossier consacré aux Révolutions arabes : quels enjeux pour les femmes ?, sur le site Egalité, notamment l’article :
« L’adoption d’un scrutin uninominal aurait été une catastrophe pour les Tunisiennes »

Il s’agit ici d’un entretien avec Françoise Gaspard, ancienne parlementaire et experte du comité des Nations unies pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes (Cedaw).

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Voir également l’article : Manifeste des femmes pour l’égalité et la citoyenneté

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