Septembre 2007 : Le genre opportun et les opportunités pour le genre

La rentrée universitaire est aussi une période forte de soutenances de travaux des étudiants revenant de stages aux quatre coins du monde ou sortant de mois de lectures intenses dans les bibliothèques. Un des mémoires remarquables que je viens de faire soutenir dans le cadre de mon mi-temps universitaire concernait une analyse comparative de l’accès à la représentation politique des femmes au Rwanda et en Afrique du Sud. Ces deux pays ont pu atteindre dans les deux dernières décennies des taux de femmes dans les instances de prise de décision qui nous font pâlir d’envie en France : le Rwanda est en tête du classement international avec 48,8 % de femmes au parlement et l’Afrique du Sud au 12e rang, avec 32,8 %, alors que les femmes constituent aujourd’hui dans le monde en moyenne 16,4 % des législateurs dans les chambres hautes et les chambres basses des parlements (source : International Union Parlementaire, http://www.ipu.org).

Portia, l’étudiante en question, est parti de l’hypothèse que le génocide dans l’un des pays et la fin de l’apartheid dans l’autre ont créé des « structures d’opportunité politique ». Ce concept des savants des sciences politiques fait référence aux changements d’accès au pouvoir qui permet à ceux (et à celles) qui sont normalement exclus des structures de pouvoir d’y accéder. Si ce concept n’a pas été créé pour analyser les opportunités de l’accès des femmes au pouvoir, il s’y prête néanmoins fort bien. Dans ce sens, on peut considérer que le traumatisme du génocide d’une part et la recomposition des structures de la société postapartheid de l’autre ont représenté des fenêtres qui s’ouvrent pendant un certain temps au changement, tout en se refermant plus ou moins ensuite. Au Rwanda comme en Afrique du Sud, l’élément clé étaient la force des mouvements de femmes, prêts à sauter dans la brèche ouverte par un événement absolument horrible au Rwanda et par l’aboutissement enthousiasmant d’une lutte longue et acharnée pour des libertés les plus fondamentales en Afrique du Sud. Au Rwanda, toutes les femmes avaient vu des atrocités, beaucoup se sont retrouvées veuves, encore plus avaient survécu des viols, contraintes de surmonter leur traumatisme individuel toutes seules dans cette situation où l’humiliation du groupe a souvent occulté la peine des victimes. Etait-ce ce poids indescriptible qu’elles ont pu transformer en énergie positive pour revendiquer leur représentation politique ? En Afrique du Sud, les revendications spécifiques des femmes étaient souvent secondaires au sein de la lutte anti-apartheid, mais les parallèles entre la domination des populations noires par les Afrikaners et celle des femmes par les hommes ont été mis sur l’agenda. Battre sa femme en rentrant d’une réunion ANC (Africain National Congrès) relève d’une incohérence inadmissible – les femmes ont mis le doigt sur ce clivage entre discours et faits et entre sphères publique et privé, les incitant à élargir leurs revendications initialement très liées aux besoins fondamentaux vers la représentation politique. Dans les deux cas, ce n’est pas seulement le nombre des femmes au parlement qui a évolué, mais l’image des femmes – celle qu’elles avaient d’elle-même et celle qu’en avait la société de son ensemble. C’est toute la construction sociale des rôles qui a été chamboulé et qui a évolué infiniment plus vite qu’en temps « normal ». Si la situation est aujourd’hui loin d’être parfaite dans ces deux pays (taux de violences liées au genre très élevé en Afrique du Sud, manque de moyens accordés aux structures représentant les femmes au Rwanda, pour n’en nommer qu’un exemple respectivement), les progrès accompli en quelques décennies restent impressionnants et peuvent nous servir d’exemples.
Est-ce cela veut dire qu’il faut passer par des événements aussi exceptionnels qu’une révolution ou un traumatisme collectif pour faire changer les rôles, les droits et le statut des femmes ? Bien sûr que non… Mais l’importance des mouvements féministes est à retenir, des structures démocratiques et inclusives de représentation des femmes du bas vers le haut, des fédérations de toutes ces associations qui œuvrent encore trop souvent sans concertation et synergie.
On peut s’inspirer de ce concept des « structures d’opportunité politiques », pour réfléchir plus largement à ce qui fait qu’un environnement soit favorable aux changements, aux grands comme aux petits, à l’échelle d’un pays comme à celle d’une institution ou d’une association locale. Même si les fenêtres risquent de s’ouvrir moins largement qu’au Rwanda ou en Afrique du Sud, il faut saisir ces opportunités, voire contribuer à leur ouverture en inscrivant les problématiques de genre aussi dans les revendications sociaux plus large. L’égalité des femmes et des hommes n’est pas un objectif secondaire, à reporter à plus tard, à adresser quand les revendications prioritaires seront satisfaites – le genre s’articule avec toutes ces problématiques soi-disant asexuées mais doit être mis explicitement sur l’agenda pour ne pas passer à la trappe. Les effets plutôt négatifs sur l’égalité des femmes des transitions dans les pays de l’Est montrent que des remises en question du statut quo et des recompositions profondes des sociétés sont loin de bénéficier automatiquement aux femmes. Organisons-nous alors et restons prêtes à saisir les opportunités qui se présenteront, à défaut de pouvoir les créer toutes seules !

Bonne lecture des nouveautés sur le site

Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

PS : Merci d’avance à Portia, l’étudiante qui a rédigé le mémoire qui m’a inspiré pour cet édito, de me permettre la mise en ligne de son travail prochainement.

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