Sommet Mondial pour mettre fin aux violences sexuelles dans les conflits (2/2)

La question que nous nous posons, en tant qu’activistes vivant dans un pays à conflit et post conflit, est la suivante : « Pourquoi les Nations Unies qui sont aux commandes des affaires du monde et les gouvernements qui gèrent toutes ces survivantes des violences sexuelles ont tant attendu pour prendre des mesures concrètes, pour s’engager après tant d’années de cris, de révolte contre les atrocités subies par les femmes dans les conflits ? ». Par Annie Matundu Mbambi (WILPF/RDC - Genre en Action)

Lors du Sommet mondial contre les violences sexuelles dans les conflits qui s’est tenu à Londres du 10 au 13 juin 2014, nous avons assisté à un réel élan de solidarité. A l’initiative du ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague et de l’envoyé spécial pour le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, la star internationale Angelina Jolie, cette rencontre a battu des records de participation, de sessions techniques et d’expositions. Elle a enregistré plus de 2 000 participants venant de 123 pays, comprenant quarante-huit ministres des Affaires étrangères, des survivant-e-s, des expert-e-s de la société civile, de membres des instances judiciaires et militaires, des organisations non gouvernementales, des religieux, et des associations humanitaires. Jamais un Sommet de décideurs, au plus haut niveau, n’avait manifesté un tel sursaut collectif d’engagement à éradiquer une telle barbarie.

Revenons sur quelques faits. La violence contre les femmes relève des questions de paix et de sécurité. Il s’agit également de questions de droits de l’homme et de développement. Dans l’Antiquité, « Saint Augustin, dans La Cité de Dieu » note que le viol des civiles est une pratique habituelle lors des pillages de villes, au même titre que le massacre des hommes. Plus récemment, lors de la Seconde guerre mondiale, des militaires de toutes nations se sont livrés à cette pratique. Rappelons le cas de l’armée impériale japonaise qui aurait enlevé plus de 200 000 femmes devenues « Femmes de réconfort », qui continuent à réclamer réparation. Aujourd’hui les violences faites aux femmes sont considérées comme l’une des injustices les plus flagrantes envers la société.

Aujourd’hui, la République Démocratique du Congo (RDC), pays en conflit depuis plus de deux décennies avec de combat entre forces gouvernementales et groupes armés rebelles, connait un des taux de viols les plus importants au monde. Les femmes subissent le contrecoup de ces affrontements. Les violences sexuelles sont devenues un instrument de terreur. Le viol, notamment, est utilisé comme arme de guerre.

Depuis 1998, les femmes, les petites-filles, les femmes âgées de 80 ans et des bébés de 3 mois et plus sont violés pendant des jours, parfois pendant des mois sans qu’une action urgente puisse être menée. Le corps des femmes est mutilé, détruit après les viols, par l’introduction dans les vagins de fusil AK74 en provenance des pays constructeurs des armes, et tiré à bout « couchant » pour faire exploser toute la partie considérée intime de la femme. Pire encore dans l’abomination des violeurs, on allume un bout de sachet plastique et on fait couler le liquide chaud dans le corps mutilé des femmes ou encore on le remplit de sable ou on esquisse de piment ou on y malaxe des herbes sauvages.

De 1998 jusqu’à ce jour, l’hôpital de Panzi à Bukavu a vu défiler plus de 55 000 femmes dont 158 de moins de 3 mois, violées et détruites, qui espèrent reconstituer leurs corps déchiqueté. Selon un rapport des Nations Unies publié début avril 2014, les viols et les violences sexuelles en RDC « demeurent un problème très sérieux qui a fait des milliers de victimes ». 36 femmes et filles sont violées chaque jour en RDC.

Lors de ce Sommet de Londres et tout en sachant que ces conflits profitent à tout le monde, et c’est prendre un risque d’en parler, des femmes congolaises, activistes et défenseures des droits spécifiques des femmes ont parcouru plusieurs pays du monde pour dénoncer cet arsenal mondial de la cruauté, en montrant des images infernales et ont développé un plaidoyer pour mettre fin aux violences sexuelles en RDC.

La question que nous nous posons, en tant qu’activistes vivant dans un pays à conflit et post conflit, est la suivante : « Pourquoi les Nations Unies qui sont aux commandes des affaires du monde et les gouvernements qui gèrent toutes ces survivantes des violences sexuelles ont tant attendu pour prendre des mesures concrètes, pour s’engager après tant d’années de cris, de révolte contre les atrocités subies par les femmes dans les conflits ? ».

En effet, la première résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU sur les femmes en temps de guerre, la résolution 1325, datée du 31 octobre 2000 parle des Femme, Paix et Sécurité ; la résolution 1468 condamne le recours tactique aux violences sexuelles par les belligérants et par la résolution 1674, le Conseil de Sécurité condamne aussi toute forme de violence sexuelle. Pourtant, toutes ces résolutions sont restées non contraignantes pour les signataires.

En 2001, pour la première fois, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a qualifié et condamné le viol comme crime contre l’humanité.

En 2006, une Conférence Internationale sur les violences sexuelle pendant les conflits et au-delà a débouché sur « l’Appel à Action de Bruxelles ».

Il faudra encore attendre 2008 pour qu’une résolution du Conseil de l’ONU définisse le viol comme « arme de guerre ». La résolution 1820 exige que des mesures soient prises immédiatement pour protéger les civils, notamment les femmes et les filles, contre toutes formes de violence sexuelle. Cette résolution a été considérée comme signifiant la reconnaissance des nouvelles solutions pour mettre fin aux violences subies par les femmes lors des conflits.

L’actualité la plus récente, avec l’enlèvement des jeunes filles au Nigéria, démontre à quel point les conflits exacerbent ce phénomène qui peut prendre diverses formes. Partout le même désespoir des survivantes, l’injustice absolue.

Il aura donc fallu que l’idée vienne d’un homme politique et d’une star de renommée internationale pour que les consciences puissent se réveiller sur le fléau des violences sexuelles en conflits et pour qu’on puisse espérer changer les attitudes des coupables et des gouvernants.

Il aura donc fallu une urgence ! La RDC devient un pays prioritaire au vu de cette initiative. La situation horrifiante, de mieux en mieux relayée sur la scène mondiale, a offert l’opportunité de visites sunnamistes au Nord et au Sud Kivu à différentes personnalités du monde afin de découvrir l’insoutenable situation des survivantes. Il a fallu que les victimes des viols dans les 21 pays où les agressions sexuelles ont été utilisées durant les conflits demandent aux honorables visiteur-e-s « de ne pas les oublier » et que « justice soit faite ». Entretemps, combien des femmes sont mortes, violées, détruites dans une guerre de violences sexuelles ?

Le Sommet de Londres a pris des mesures en proclamant solennellement une tolérance zéro pour ce qui est désormais reconnu comme un crime international, en mettant en place un Protocole International pour enquêter sur les faits et pour faciliter les poursuites contre les auteurs, en affichant le souci de protéger et soigner les victimes, appelées dorénavant « survivantes ».

Nous savons néanmoins tou-t-es combien il est difficile d’obtenir des condamnations pour viol. La plus grosse difficulté pour la justice est de rassembler les preuves, qui permettraient de juger les coupables de ces actes. Plus décourageant encore, certains soldats condamnés pour viols sont amnistiés après la signature des accords de paix. Tant que ce climat d’impunité perdurera, les violences sexuelles continueront.

C’est sans dire qu’il est moins coûteux de faire de la prévention et de parler d’impunité, que de faire la réparation des victimes de viols en zone de guerre. Aussi, en dépit de l’engagement fort des gouvernants, des efforts devront être déployés pour que ce Sommet ne soit pas comme les autres.

Nous regrettons d’ores-et-déjà que ce sommet ait oublié de mettre l’accent sur les enfants nés des viols en se basant sur le protocole de Maputo.

Par ailleurs, si ce sommet de Londres ne constitue pas la solution aux problèmes de violence sexuelle, dans le cas de la RDC, il faut espérer que le désespoir des femmes déjà meurtries dans leur corps et dans leur esprit n’augmentera pas et que les cas des violences n’augmenteront pas. Tout ceci nécessite un nouveau mécanisme judiciaire pour traduire les responsables en justice.

Nous sommes tou-te-s d’accord sur le fait que ces engagements pris par les différents gouvernements doivent être traduits en gestes concrets pour mettre fin à la violence sexuelle dans les conflits. Nous sommes aussi conscient-es qu’on n’éradiquera pas ce mal du jour au lendemain, mais que la volonté politique doit jouer son rôle.

Nous voulons voir les changements pris par ce sursaut collectif des décideurs lors du Sommet transformer en actions concrètes, qui conduisent au changement sur le terrain. Les victimes de crimes de violence sexuelle partout au monde méritent que justice leur soit rendu

La justice pour les victimes, la lutte contre l’impunité, la protection et la réinsertion des femmes ayant subi des violences sexuelles, le renforcement de la volonté politique dans la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité, la coordination des efforts de la communauté internationale, une sensibilisation à l’égard du viol en tant que tactique de guerre, la mobilisation et la recherche d’une solution aux échelles locale, nationale, régionale et internationale doivent être notre leitmotiv.

Nous espérons que cette impulsion internationale grandissante va redynamiser nos efforts communs et que ce Sommet de Londres fera changer les choses. Pour le reste, nous avons assisté au rallumage des lampions. Il est donc temps d’agir pour éradiquer ce fléau.

Par Annie Matundu Mbambi
Présidente WILPF (Women’s International League for Peace and Freedom) en République Démocratique du Congo, trésorière Genre en Action et membre du Conseil Consultatif de l’ONU Femmes en RDC.

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