Tunisiennes, retour de voiles

Tout a commencé il y a un an ou deux. Dans les amphithéâtres de l’université, sont apparus des bandanas et des casquettes sur la tête de quelques étudiantes. Cela s’est peu à peu transformé en voiles, malgré l’interdiction qui en était faite.

LE MONDE, 05.10.06
KAIROUAN, TUNIS, ENVOYÉE SPÉCIALE

Tout a commencé il y a un an ou deux. Dans les amphithéâtres de l’université, sont apparus des bandanas et des casquettes sur la tête de quelques étudiantes. "Cela s’est peu à peu transformé en voiles, malgré l’interdiction qui en était faite. Dans l’administration, plusieurs secrétaires se sont mises à faire la même chose. Quand je les interroge sur leurs motivations, elles me répondent : « J’en sens le besoin ! »", raconte Samia, professeur de droit à l’université de Tunis.

Dans sa propre famille - aisée -, cette universitaire remarque toute une série d’"indices nouveaux et inquiétants". Un jour, sa nièce refuse d’aller dans une maison où il y a un chien, "parce que c’est impur et que ça empêche de faire les prières". Le jour suivant, une de ses amies décline son invitation à dîner, parce qu’elle sait qu’on va proposer de l’alcool. Dans les mariages, les femmes arrivent de plus en plus souvent revêtues du hidjab. A la prière du vendredi, les mosquées débordent. Et les séances de prières, où l’on se retrouve le jeudi ou le vendredi, à dix ou vingt, au domicile d’un membre de la famille, sont de plus en plus fréquentes.

Cinquante ans après qu’Habib Bourguiba, le père de la Tunisie indépendante, eut accordé aux femmes l’égalité avec les hommes, les Tunisiennes sont confrontées à un sérieux défi : le repli identitaire qui touche, à l’heure actuelle, l’ensemble du monde arabo-musulman. Le port du voile, en augmentation - environ une femme sur quatre à Tunis, trois sur quatre dans les localités reculées - n’en est qu’un symptôme. Soucieuses de donner de leur pays une image lisse, les autorités tunisiennes n’avouent pas facilement leur inquiétude à ce sujet. Elles se contentent de répéter que le président Ben Ali "ne reviendra jamais sur les acquis de la femme et le code du statut personnel", quelles que soient les pressions.

Promulgué en août 1956, quelques mois après l’indépendance du pays, le code du statut personnel, recueil de textes juridiques, était révolutionnaire pour l’époque. Du jour au lendemain, la polygamie se retrouve abolie, la répudiation interdite et le divorce judiciaire institué. Un âge minimum pour le mariage est fixé, le consentement des deux époux exigé. La femme majeure n’a plus besoin de tuteur pour se marier. Elle obtient le droit de vote.
Tout cela s’accompagne d’un effort considérable en matière d’éducation pour tous, ainsi que d’une autre révolution, celle du planning familial. Sur certains points, la Tunisie est en avance sur la France. L’avortement est autorisé dès 1963 pour les femmes ayant plus de cinq enfants et dépénalisé pour toutes les Tunisiennes à partir de 1973. Le taux de natalité va ainsi passer de sept enfants par femme à un peu plus de deux en 2006.

Aujourd’hui, la situation des Tunisiennes reste sans équivalent dans le monde arabe. Le président Ben Ali a non seulement entériné la politique de son prédécesseur, mais l’a poursuivie depuis son arrivée au pouvoir, en 1987. Un fait que l’opposition et les mouvements de défense des libertés répugnent à admettre tant les femmes qui tiennent tête au régime sont réprimées avec violence. Reste que les avancées sont indiscutables. Depuis 1993, une Tunisienne ne doit plus obéissance à son époux. Les deux conjoints sont tenus à un "respect mutuel". Le droit de la mère à transmettre sa nationalité est désormais inscrit dans la loi. Et, depuis 1998, il existe un fonds garantissant le versement des pensions alimentaires aux femmes divorcées et à leurs enfants.

S’il reste une inégalité flagrante entre hommes et femmes en Tunisie, c’est celle de l’héritage. Le problème est épineux car le Coran mentionne qu’"il revient à l’homme la part de deux femmes". Depuis cinq ans, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), proche de l’opposition, fait de cette question son cheval de bataille. Sans succès. "Ce n’est pas une revendication nationale. La donation permet déjà au père de contourner le problème sans heurter les esprits", fait valoir Saloua Ayachi Labben, ministre des affaires de la femme et de la famille. "Certaines chaînes de télévision du Golfe nous critiquent déjà beaucoup à cause de notre code du statut personnel. Si on ajoute la question de l’héritage, on risque de tout perdre !", ajoute, de son côté, Aziza Hatira, présidente de l’Union nationale de la femme tunisienne (UNFT), proche du pouvoir.

A Kairouan, quatrième ville sainte de l’islam, située à 200 kilomètres au sud de la capitale, il ne viendrait pas à l’idée aux femmes de s’attabler aux terrasses des cafés comme elles peuvent le faire à Tunis. Dans la classe de Zakhia, enseignante d’une trentaine d’années, divorcée, plus de la moitié des filles portent le voile. Même proportion chez les enseignantes. La professeure de gymnastique ne quitte pas son foulard pour donner ses cours. "C’est l’interdit qui fait le succès !", assure Zakhia.
Dans cette ville conservatrice et pauvre, les traditions continuent de peser lourdement sur les femmes. La virginité, par exemple, reste "d’une importance extrême" aux yeux de la quasi-totalité des hommes, tandis qu’"eux ne se gênent pas, sous prétexte qu’ils doivent avoir de l’expérience !", s’indigne Meriem, étudiante.

Beaucoup plus que la question des libertés ou de la parité, ce sont les difficultés de la vie quotidienne que dénoncent les femmes. Chômage, bas salaires, coût de la vie, incertitude devant l’avenir... Les griefs sont nombreux et cette tension retentit sur les couples. "Il n’y a plus d’hommes en Tunisie !", entend-on dire de tous côtés, comme un leitmotiv. Rares sont les femmes qui parviennent à s’expliquer sur ce point, mais elles n’en démordent pas : "Le dernier homme", c’était leur père. Tous les autres n’"assument pas leurs responsabilités", en particulier familiales.

A Kairouan, les distractions ne sont pas nombreuses. La télévision en est une, et à bas prix. Aussi les familles suivent-elles avec passion les informations présentées par Al-Jazira et Al-Manar, la chaîne du Hezbollah. C’est pour elles la seule façon de partager les souffrances du monde musulman "injustement agressé par l’Occident". Imen, jolie jeune fille voilée de noir, raconte qu’elle ne cesse de pleurer et de prier en suivant les événements de Palestine, d’Irak ou du Liban. Son héros ? Nasrallah ! Elle souhaite passionnément que le chef religieux chiite libanais "continue de tenir tête à Israël".

Un autre personnage a les faveurs d’Imen et de ses amies. Il se nomme Amr Khaled. C’est le prédicateur vedette de la chaîne religieuse moyen-orientale Iqra. Il est charismatique et beau garçon. Les femmes s’échangent ses cassettes ou se les offrent en cadeau pour les anniversaires. "Il nous parle de religion. Il nous apprend à respecter l’autre, à obéir à nos parents. Je l’aime, je l’aime !", s’enflamme soudain Imen, les yeux brillants.

Beaucoup des clientes d’Habiba ont un objectif en franchissant le seuil de sa boutique : se conformer aux préceptes d’Amr Khaled. "Nous voulons devenir de bonnes musulmanes", lui confient-elles. Depuis quatre ans, Habiba vend des vêtements islamiques. Son chiffre d’affaires est en augmentation constante.
Outre le traditionnel caftan, la jeune femme propose toutes sortes de tenues, des voiles coquets et colorés, presque sexy, des cagoules austères et des djilbebs (la plus stricte des tenues religieuses). Elle remarque que ses clientes sont assez versatiles. "Certaines décident de porter le djilbeb, et puis, l’année suivante, elles l’abandonnent. Les habitudes vestimentaires ne sont pas encore vraiment ancrées", estime-t-elle.

Le grand succès de l’été ? Le "maillot de bain islamique". Très en vogue sur les plages tunisiennes, il se décline en plusieurs versions : du short cycliste au jupon long en passant par la petite jupe noire à ajuster sur le maillot une pièce.
A l’inverse de plusieurs de ses collègues de Tunis, Habiba ne se plaint pas du harcèlement de la police. A intervalles réguliers, les forces de l’ordre effectuent en effet des raids dans les boutiques de vêtements islamiques. "Arrêtez de vendre toutes ces frusques !", ordonnent les policiers aux commerçants avant d’interpeller quelques femmes en hidjab, au hasard dans la rue, pour les tancer en ces termes : "Retire ce voile ! Et que je ne t’y reprenne pas : la prochaine fois, au poste !" Pendant les jours qui suivent, les femmes s’interrogent en tremblant : "A qui devons-nous obéir : aux policiers ou à Dieu ?" Et puis le pouvoir relâche sa pression. Le voile est à nouveau toléré, jusqu’au "prochain accès de rage" des autorités, disent les étudiantes, en général lors de la rentrée universitaire et à la fin de l’année, au moment des examens.

Dans sa bataille contre ce que les uns qualifient de montée de l’islamisme, les autres de retour aux traditions, le pouvoir tunisien n’a pas de stratégie. Il poursuit sa démarche volontariste en faveur des femmes tout en optant pour des méthodes coercitives, très improductives. "Il est inquiet, mais il refuse d’admettre qu’il ne peut mener seul ce combat et qu’il lui faut s’appuyer sur des alliés tels que la gauche laïque, confie une femme médecin, membre de la haute administration. Il faudrait ouvrir de vrais débats sur les questions de société qui nous préoccupent. Dialoguer. C’est une urgence. Il en est encore temps. Mais quand donc le pouvoir le comprendra-t-il ?"

Florence Beaugé
Article paru dans l’édition du 06.10.06

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