Turquie : polémique et manifestations contre la loi autorisant le voile dans les universités

Manifestations et pétitions en tous genres, fronde des enseignants et contestation des nouvelles consignes... La confusion régnait cette semaine lors de la rentrée semestrielle de nombreuses universités turques, désormais sommées d’ouvrir leurs portes aux étudiantes voilées. En Turquie, le vote parlementaire récent a mis fin à l’interdiction du voile, mais pas à la controverse publique qui a sévèrement divisé et profondément polarisé la société turque depuis la période post-1990.

« Oui au voile, non aux amateurs d’interdictions », « ne te laisse pas dominer par la paranoïa », clamaient mercredi une centaine d’étudiants devant l’université stambouliote de Bogaziçi, pourtant connue comme le seul établissement public à tolérer de longue date les jeunes femmes voilées. Ici, la fin de cette interdiction dans l’enseignement supérieur, votée par le Parlement sur proposition d’un gouvernement issu de la mouvance islamiste et promulguée fin février par le président Abdullah Gül, a paradoxalement compliqué la vie des étudiantes en foulard.
« Récemment, avec le conflit politique qui a vu le jour (autour du voile), il y a eu des cas où des femmes voilées ont du quitter la classe et où des enseignants se sont mal comportés avec elles », explique Sait Öztürk, un étudiant en sociologie qui par solidarité avec ses camarades a lui aussi revêtu un voile islamique. Si certaines universités, principalement en province, ont accepté l’entrée d’étudiantes voilées, d’autres ont clairement annoncé qu’elles n’appliqueraient pas la réforme, au mépris d’avertissements de la présidence du Conseil de l’enseignement supérieur (YÖK) évoquant d’éventuelles poursuites pénales.

Des résistances pour protéger la laïcité

En tant que symbole le plus visible de l’islamisation depuis les trois dernières décennies, le foulard était considéré comme une menace pour le sécularisme et l’égalité de genre, deux valeurs qui sont chéries par ceux qui se sentent investis de l’héritage de la modernité républicaine instaurée par Atatürk. Certains recteurs ont indiqué qu’ils maintiendraient l’interdiction jusqu’à ce qu’une réglementation détaillant le code vestimentaire autorisé et excluant les symboles les plus ostentatoires d’un islam radical, comme le tchador ou la burqa- soit adoptée. A l’origine de la polémique, on retrouve la crainte chez les défenseurs de la laïcité -particulièrement influents au sein de l’armée, de la magistrature et de l’administration des universités- d’une islamisation rampante de la Turquie, pays à la population musulmane à plus de 99% mais au régime laïc.
Etudiant en histoire de la révolution kémaliste, Önder Özturk s’est engagé corps et âme dans la lutte contre le voile à l’université. A la tête de la branche stambouliote de l’Union de la jeunesse de Turquie (TGB), une organisation étudiante revendiquant quelque 10.000 adhérents, il a déjà organisé plusieurs manifestations et lancé une pétition dans les universités pour s’opposer à ce qu’il considère comme des « attaques graves » du gouvernement « contre les principes de la République ».
« D’un point de vue historique, les universités sont (...) un bastion de la République. La science, les Lumières, la modernité... c’est tout cela qu’elles représentent et elles doivent continuer d’accomplir cette mission », commente le jeune homme, qui place son espoir dans la sagesse de la Cour constitutionnelle. La Cour a en effet accepté jeudi d’instruire un recours en annulation de la réforme déposé par l’opposition sociale-démocrate.

Le voile, expression d’une angoisse identitaire ?

Pour le sociologue Ferhat Kentel, de l’université privée stambouliote de Bilgi -où les femmes voilées sont désormais admises-, les craintes des milieux les plus attachés à la laïcité relèvent d’avantage d’une angoisse identitaire que d’un réel risque d’islamisation.
« D’après les études qui ont été faites, les filles qui ont une certaine idéologie de l’islamisation, qui veulent imposer leurs codes et faire partie d’un projet politique sont une minorité », affirme le chercheur, assurant par ailleurs qu’il n’est « pas question d’un raz-de-marée » de femmes voilées dans les universités.
« Derrière tous les arguments (antivoile), je crois qu’il y a la peur de perdre une certaine image de l’identité » turque, estime le scientifique. « Peut-être faut-il accepter la possibilité d’avoir d’autres images de soi, (...) d’avoir plusieurs images ».

Ou instrument d’émancipation ?

L’accès des femmes musulmanes à l’enseignement supérieur bouscule l’idée que le sécularisme équivaut à la modernité. Les femmes qui affichent le foulard se distancient des modèles séculiers de l’émancipation féministe, mais aussi recherchent une autonomie par rapport aux interprétations masculines des préceptes de l’Islam. Elles représentent donc une double rupture du cadre : à la fois contre le cadre des émancipations féminines séculières et contre celui des prescriptions religieuses masculines.
Elles veulent ainsi avoir accès à l’éducation séculière, suivre de nouvelles trajectoires de vie qui ne sont pas conformes aux roles genrés traditionnels, mais néanmoins mettent en scène et affirment un nouveau « moi » de piété. Elles sont en recherche de voies par lesquelles devenir musulmane et moderne tout à la fois... et transformer les deux.

Une montée des revendications musulmanes ?

La nouvelle législation n’est pas basée sur des arguments religieux, mais au contraire, sur un argumentaire anti-discriminatoire, pour l’accès égal à l’enseignement supérieur, et par ailleurs, en conformité avec les normes européennes et le principe de liberté concernant les codes vestimentaires.
Mais dans l’ensemble, elle n’a pas pu surmonter la politique de crainte et de suspicion. La suppression légale de l’interdiction du voile à l’université inspire la crainte qu’elle ne soit un premier pas vers une intensification des revendications musulmanes et n’amène une généralisation du voile dans d’autres lieux que les universités, comme les écoles publiques, le Parlement, la fonction publiques et diverses professions.
Deuxièmement, il est craint que le voile ne gagne pas seulement en légitimité, mais qu’il soit utilisé aussi pour renforcer un Islam conservateur, notamment contre les étudiantes « non-voilées » des universités anatoliennes. La crainte est que, une fois les sécularistes placés en position de minorité, non seulement les droits des femmes cessent d’être respectés, mais que les femmes subiront intimidations et oppressions sous l’effet de la marée montante d’une vision conservatrice des rôles sexués et de l’Islam. Les « filles » d’Atatürk sont inquiètes pour la liberté de leurs propres filles.

Sources : Turquie européenne

Resisting Women

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