Un autre regard avec l’approche genre

Annie Labourie-Racape, sociologue, engage celles et ceux qui travaillent sur le champ de l’emploi, de la formation et du développement local à intégrer dans leurs analyses et leurs pratiques, une approche genre. Une démarche susceptible de promouvoir une réelle égalité des chances entre les femmes et les hommes.

Difficile aujourd’hui de lire un texte émanant d’organismes internationaux ou de la Commission européenne sans voir apparaître égalité des chances, "gender ou mainstreaming" traduits habituellement par genre et approche intégrée.
Le terme gender a permis d’introduire la dimension sociale et culturelle de la différence des sexes que le mot sex en anglais, qui a une connotation strictement biologique, ne permettait pas d’exprimer.

Les différences entre la place tenue par les femmes et celle tenue par les hommes dans toute société, sont liées incontestablement à des caractéristiques biologiques. Jusqu’à ce jour la maternité appartient aux femmes... Mais autour de ces caractéristiques se construit une différenciation dans la place occupée par les femmes et par les hommes, dans leurs rôles respectifs, révélateurs généralement d’une forme de pouvoir exercé par (ou que s’attribuent ) les hommes et qui varie d’une société à l’autre.

Le mainstreaming de genre ou approche intégrée, notion plus opérationnelle, se propose d’intégrer les caractéristiques spécifiques de la place et de la situation des femmes et des hommes, dans l’élaboration des politiques et des mesures économiques et sociales, dans leur mise en œuvre mais aussi dans l’analyse des incidences de tous ordres que ces mesures pourront avoir sur les femmes et sur les hommes.

Adopter une perspective de genre ou une approche intégrée permet de considérer les réalités sociales avec un nouveau regard. On change de lunettes et la réalité apparaît alors différente.

La moitié de l’humanité

L’adoption d’une telle approche est aujourd’hui incontournable. Elle suppose quelques préalables. Ils s’appliquent aussi bien à des mesures politiques qu’à la mise en place d’actions de formation ou d’insertion ou encore à des projets visant le développement d’un territoire.

Premier préalable, faire apparaître les situations et les contributions spécifiques des femmes et des hommes au regard du problème. Dans les actes de colloques, dans des rapports ou dans des réunions diverses s’intéressant au développement local ce sont les "acteurs locaux", les "actifs" qui sont les catégories nommées. Un tel vocabulaire neutre ne comprend pas toujours les deux dimensions, féminine et masculine, des populations concernées. Il est évident qu’à l’un ou l’autre moment des actions, l’activité des femmes est considérée mais plus rarement en amont. On peut craindre que les notions d’"acteur" ou de "jeune" à former, en principe totalement neutres, ne fassent référence qu’à la composante masculine de cette catégorie.

Ainsi, lors d’une réunion sur l’insertion de personnes en difficulté, un maire évoquait la formation de jeunes en citant l’exemple du maçon, parlant des "gars" et annonçait la mise en place d’une politique d’appui à l’apprentissage sans qu’aucune analyse sexuée ne soit prévue.
L’humain neutre perd de sa neutralité dans le vécu du quotidien. Si le genre fait émerger le féminin, le masculin pourra apparaître dépouillé, on l’espère, de ses attributs de dominant.

Second préalable : s’éloigner d’une idée selon laquelle les femmes sont une catégorie à protéger. Elles sont la moitié de l’humanité. Elles ne sont pas seulement une minorité dont il faut protéger les droits. Généralement, le souci, le désir d’impliquer les femmes dans les projets de développement ou de formation existe et ne pas le faire aujourd’hui serait politiquement incorrect. Mais, les femmes apparaissent souvent en deuxième partie des diagnostics de territoire au même titre que les jeunes, les retraités, les étrangers... (les femmes n’existent elles pas dans ces groupes ?).

La catégorie homme -au masculin et non dans son sens neutre- en revanche, n’est pas nommée comme si elle échappait à toute catégorisation, soit qu’elle est extérieure et hors du champ (ou au-dessus..), soit qu’étant habituellement concernée et impliquée au premier plan par les projets, il est inutile de la faire apparaître.
De telles orientations ne peuvent qu’introduire des biais dans la mise en œuvre concrète des projets et leurs conséquences nuire aussi bien aux hommes qu’aux femmes.

La perspective de genre conduit alors à une réflexion sur l’égalité entre les femmes et les hommes. Il ne s’agit plus de considérer la situation, la condition des femmes d’une manière négative, en termes de manque au regard de la situation des hommes. L’égalité est encore souvent pensée aujourd’hui, en référence à la norme masculine : être l’égal de... signifie ressembler le plus à... , être pareil... surtout lorsque le référent a le pouvoir et se trouve dans la position de dominant. “ Si l’homme est la norme, alors la grossesse sera inévitablement un problème ”, estime Catharine MacKinnon féministe américaine et théoricienne du droit.

Rendre visible les activités des femmes, donner une valeur égale à leurs activités, ces deux pratiques appellent en complément une approche de l’égalité en termes de capacités dans le sens développé par Martha Nussbaum dont les travaux s’inscrivent dans la ligne d’Amartya Sen prix Nobel d’économie : “ Respecter l’égalité de valeur des personnes signifie notamment, renforcer leur capacité à se forger une vie qui soit conforme à l’idée qu’elles se font de ce qui importe le plus, de ce qui est essentiel ” (1999). C’est dans cet esprit que la situation des femmes mériterait d’être examinée.

Au niveau local, cette idée conduit les acteurs et actrices du développement à s’interroger sur les types d’activité, les besoins et les ressources des femmes et des hommes et à examiner leur participation respective aux projets et actions. Elle les amène à s’interroger sur les bénéfices qu’ils, elles en tireront en termes politique, économique, social, culturel, mais également à relever les conséquences néfastes multiples, pour l’ensemble des habitants du territoire, lorsque l’on se prive du regard et de la participation de l’une des deux composantes de l’humain.

Quelles questions se poser ?

S’attacher à ces préalables, rendre visible l’activité des femmes en même temps que celle des hommes, donner une valeur égale aux activités qui sont plutôt du ressort des femmes, repenser l’égalité, et les mettre en œuvre concrètement suppose de tenter de répondre à trois questions, avant, pendant et après toute action de quelque nature qu’elle soit :

- Que font les hommes ? Que font les femmes ?

- Où sont les hommes ? Où sont les femmes ?

- Quelle est l’organisation du temps des femmes et des hommes ?
dans toutes les activités professionnelles, familiales, culturelles, politiques, sociales, et en corollaire :

- De quelles ressources -compétences, niveau de formation, revenus… mais aussi libertés- disposent les femmes et les hommes ?

- Qui (femmes et hommes) va bénéficier directement de l’action ou du projet de développement, de formation, d’insertion… ?

- Quels seront les effets à court terme, à long terme et à différents niveaux, sur les femmes, sur les hommes, sur le groupe concerné ?

Ce qui induit d’obtenir des statistiques sexuées et d’analyser la place des femmes et des hommes dans un groupe donné non en se référant exclusivement à la norme masculine mais en observant les activités des femmes.

Concernant les actions de formation ou d’insertion l’exercice peut consister simplement à conjuguer au féminin et au masculin, et non au neutre masculin, les questions classiques que se posent tous les acteurs et actrices des projets. Ainsi à titre d’exemple, quels sont les lieux, les sources, les circuits d’information des femmes et des hommes sur le territoire ? Comment penser l’organisation de la formation en fonction des activités diverses et différentes des femmes et des hommes ? Ceci peut d’ailleurs entraîner réflexions et discussions dans les groupes concernés, sur le partage de ces activités. Comment les femmes et les hommes seront-ils associés et comment pourront-ils participer au processus de décision, à la définition même de l’action, à son organisation, aux suites qui seront données ?
D’autres questions émergent portant des enjeux qui dépassent le seul problème de l’égalité des chances entre les femmes et les hommes devant la formation.

Une logique de transformation sociale.

De telles démarches peuvent être de fait déstabilisantes et porteuses de transformations sociales. Elles impliquent de relever les conséquences multiples de la non prise en compte du rôle économique et social ainsi que de la participation de l’une des deux composantes de l’humain.

Lors de séminaires sur le thème "genre et territoire" organisés par le GREP (Groupe de Recherche pour l’Education et la Prospective), les participant(e)s devaient analyser des diagnostics de territoire en se posant deux questions : " La situation, la place des femmes et des hommes a-t-elle été examinée lors des différentes phases d’élaboration du diagnostic ? et si elle n’a pas été analysée, qu’est-ce que vous proposez de modifier ou d’introduire pour la prendre en compte ? ".

Parmi les différents points qui ont été mis en évidence, quatre sont à souligner plus particulièrement :

- Ces diagnostics présentaient les structures culturelles, économiques, politiques, sociales, d’un territoire. En cherchant à répondre aux questions posées, en recherchant si la place des femmes était présente dans les analyses, les groupes ont souvent observé une totale absence de l’humain et du vivant.

- Rechercher les rapports sociaux entre les femmes et les hommes conduit à s’interroger, à un moment ou un autre de l’analyse, sur la méthode même du diagnostic.

- La rentabilité économique de ces diagnostics se trouvait interrogée. Peut-on faire des prévisions sur un territoire lorsque l’on ne connaît presque rien des hommes et des femmes de ce territoire ?

- Une dernière question se posait inévitablement : quel modèle de développement est proposé ?

Il peut être déstabilisant de prendre en compte la place et la situation spécifique des femmes et des hommes dans la mise en oeuvre d’un projet de développement ou d’une mesure politique. Cela peut toucher à des situations acquises et à des problèmes de pouvoir implicites ou explicites. Traiter les femmes comme une catégorie à protéger, à défendre, est plus simple et ne comporte guère de risques.

La qualité du développement local dépendra largement de la place reconnue au féminin dans les territoires, de la valorisation de la compétence des femmes et de leur participation réelle aux différentes instances de décision.. L’implication des femmes donne à voir ce qui était occulté, et peut toucher à des systèmes hiérarchiques et de pouvoir fortement établis bousculant les rapports sociaux entre les sexes. Elle conduit à repenser l’organisation sociale, à poser la question du temps et à développer le lien social.

L’humain est comparable à un oiseau qui a deux ailes le masculin et le féminin. Si les deux ailes n’ont pas la même force l’oiseau ne peut pas voler ou vole mal et il ne pourra atteindre son zénith. Son vol sera en revanche extraordinaire, si ses deux ailes sont de force équivalente et ont les mêmes possibilités ” peut-on lire dans les actes d’un colloque qui s’est tenu en Chine à l’Université de Hainan en mars 1999 sur "Femme développement et culture".
Commentaire d’un jeune garçon : "Ah ! je comprends c’est pour cela qu’avant l’égalité, les hommes tournaient toujours en rond" !

Références bibliographiques

- EPHESIA, 1995. –La place des femmes. Les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales, Paris, La Découverte, collection Recherche.740 p.

- Revue POUR.2000 - Femmes, Hommes, construire l’égalité. N° 168 – Décembre. GREP – 13/15, rue des Petites-Ecuries. 75010 Paris. 223p.

- NUSSBAUM Martha, 1999, - " Femmes et égalité : l’approche en termes de capacités ", in Revue internationale du travail n°3, Numéro spécial : Femmes, genre et travail, p.247-268.

Article publié dans la revue "Entreprises, Formation". AFPA Paris. Janvier 2002. n°129 (dossier de l’AFPA sur l’égalité professionnelle)

P.-S.

Annie Labourie-Racapé

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter