LIBERATION : Samedi 9 septembre 2006

Un regard neuf de chroniqueuse sur la maternité érigée en religion aux Etats-Unis

Le mal de mères modèles par Marie Guichoux

Mères au bord de la crise de nerfs de Judith Warner, Albin Michel, 263 pp., 19 €.

Voilà un livre qui a plus de profondeur que son titre (amusant mais formaté com’) ne le laisse supposer. Partant de son expérience de mère de deux enfants et du mal-être qui l’a submergé à son retour au pays, Judith Warner, ancienne correspondante de Newsweek à Paris, aujourd’hui chroniqueuse au New York Times, jette un regard neuf sur la condition féminine au troisième millénaire. Celle des filles de baby-boomeuses, appartenant aux classes moyennes aisées, aujourd’hui engluées dans « la religion de la maternité » qui sévit aux Etats-Unis : « La maternité s’est coupée de la réalité pour devenir une théologie, elle a été investie par les notions de Bien et de Mal. »

Le Bien ? allaiter jusqu’à épuisement (un an mini), être un « miroir positif » pour son enfant, sur-stimuler, amuser, consoler, le hisser au premier rang dès 6 mois, mordre et tuer pour décrocher la meilleure école... Le Mal ? Ne pas trouver la couleur de bonbons réclamés par l’école, s’accorder cinq minutes de répit et, d’une manière générale, toute pensée égoïste... Aveugles, ces mères vivent dans un niveau de stress inégalé et dépérissent dans le déni de soi.

« En fait, écrit Judith Warner, jamais auparavant, même au pire moment des années 50, la maternité n’a été envisagée de cette façon totalitaire, autodestructrice et profondément ridicule. »

Comment ces femmes en sont-elles arrivées là ? Elles étaient les filles du girl power, nourries à l’idée que tout serait possible, épanouissement personnel et professionnel, égalité dans le couple. La réalité les a fait déchanter. Au tournant des années 90, avec la récession et le spectre du chômage, la famille est revenue comme valeur refuge et le culte de la mère au foyer a connu une embellie. « Pour résoudre un problème économique, on a inventé une nouvelle éthique sociale. » La société, devenue ultra-compétitive, a contaminé la sphère familiale : « Les parents savent très bien que s’ils n’élèvent pas leurs enfants pour qu’ils soient des gagnants, ils finiront en losers. »

Cette génération a aussi réalisé qu’elle n’atteindra pas le niveau de vie de ses parents, à l’exception de quelques happy few. Alors, au lieu de vivre et de laisser-être leurs enfants, les mères US se sont jetées à corps perdu dans la « culture de la performance » ; leurs enfants sont devenus « l’oeuvre de leur vie » et ce « pouvoir » qu’elles n’arrivent pas à exercer à l’extérieur, elles le détournent en « contrôle » absolu sur la vie familiale. Et si elles s’en sortent mal, c’est leur responsabilité qui est en cause. Ainsi le veut l’individualisme américain.

Au lieu de sombrer « au royaume puéril » , « de se perdre dans l’organisation des goûters d’anniversaire, les femmes auraient pu demander plus à leur entreprise, à leur conjoint » et au politique, dit l’auteur qui enjoint ses semblables à adresser des questions collectives comme le coût prohibitif des modes de garde.

Judith Warner, qui a vécu à Paris, souligne les vertus (réelles) du système français. Mais sa vision de la France en est idéalisée. Car, ici aussi, souffle un vent dominant pas très éloigné du culte de la maternité.

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