Un rêve de blancheur

En
Asie, les produits blanchissants pour la peau constituent 10 % du marché cosmétique, soit quelque 2 milliards
d’euros en 2007.
En Afrique, certaines femmes font leur propre mélange en recourant à la
soude caustique, la javel ou le sable. En Asie, le marché des produits
blanchissants est en plein boom. Le modèle mondialisé de la " beauté
américaine blanche " fait des ravages.

C’est le New York Post qui s’en est ému le premier au début du mois d’août : dans deux pages de publicité pour L’Oréal parues dans des magazines
américains, Beyoncé Knowles avait l’air bien pâle. " Choquant ", estimait
le journal : la chanteuse apparaissait " blanchie " à la suite d’une
manipulation par ordinateur. L’Oréal a dû se fendre d’une déclaration niant
toute altération des caractéristiques de la peau du modèle. Dernier épisode
de la chronique publique d’un phénomène de masse caché.

Dermalux ou MissExtraclair ? L’une se vend à Dakar, l’autre à Paris. Au
marché Sandaga comme dans le quartier Château-Rouge, tous les jours
surgissent de nouvelles crèmes dites " éclaircissantes ". Qu’elles se
donnent l’allure de médicaments ou de cosmétiques, toutes promettent une
peau claire, douce et sans tache... Sur le seul marché africain, on dénombre
plus de 150 marques de crèmes, onguents et autres gels blanchissants, selon
le docteur Fatimata Ly, du service dermatologie de l’Institut d’hygiène
sociale de Dakar.

Au Sénégal, comme dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, la vente
de ces produits est libre et leur usage encouragé - de manière diffuse par
la société, ouvertement par la publicité. Dans toute l’Europe, l’usage en
est, peu ou prou, stigmatisé, et la vente réglementée. Du moins sur le
papier. A la vue des produits rapportés de Dakar, un commerçant de la rue
des Poissonniers, dans le 18e arrondissement de Paris, pousse un sifflement
médusé : " Ces trucs-là, c’est trop fort, je ne les fais pas. " Peut-être,
suggère-t-il, faut-il aller à la sortie du métro Château-Rouge et s’adresser
aux vendeuses à la sauvette ?

A l’autre bout du monde, Chinoises, Indiennes, Philippines et Japonaises
utilisent également des crèmes pour éclaircir leur teint. Les Etats-Unis, le
Japon, la Chine et le Brésil sont les plus gros consommateurs de produits
cosmétiques. Mais le grand boom des produits blanchissants a lieu en Asie :
ils constituent 10 % du marché cosmétique, soit quelque 2 milliards d’euros
en 2007. Avec des pointes notables, comme en Inde, où le whitening et
autres fairness représentent 40 % du marché du soin cosmétique, selon les
estimations de L’Oréal.

En Chine, après quelques décennies d’abstinence, on met les bouchées
doubles." Sous Mao, les soins de beauté, jugés réactionnaires, avaient été
interdits. Du coup, les jeunes Chinoises n’ont plus la culture et le
raffinement de leur mère ou de leurs grands-mères "
, observe Patricia
Pineau, responsable de la communication à la direction générale recherche et
développement de la firme française. En seulement quatre ans, de 2003 à
2007, les produits blanchissants de Lancôme (marque de L’Oréal) ont connu
une croissance de 40 % en Asie.

Et ce n’est qu’un début.

" En Asie comme en Afrique, la plupart des produits sont dépigmentants.
Mais les réglementations ne sont pas les mêmes - notamment en ce qui
concerne l’hydroquinone, interdite à la vente en Europe et en Chine par
exemple, mais autorisée, dans des proportions limitées, aux Philippines ou
en Afrique du Sud "
, remarque Isabelle Benoit, directrice marketing aux
Laboratoires sérobiologiques. Contrairement au maquillage, la dépigmentation
consiste à altérer la production d’un pigment naturel appelé mélanine.

L’hydroquinone, utilisée dès les années 1930 dans l’industrie du caoutchouc,
et les corticoïdes, dont l’usage thérapeutique s’est développé à la fin des
années 1950, ont été très vite détournés de leurs fonctions premières.

"
Au-delà de six jours d’application, la cortisone détruit la mélanine - qui
est un écran solaire naturel - ce qui conduit à une atrophie de l’épiderme
et du système régulateur "
, explique le docteur Khadi Sy Bizet,
auteur du Livre
de la beauté noire
(Lattès, 2000). Quant à l’hydroquinone, elle est, elle
aussi, un " bloqueur de mélanine ". La nocivité est proportionnelle à la
dose employée.

Bien souvent, surtout chez les Africaines, les adeptes du blanchiment
extrême font leur propre mélange. " Elles achètent un litre de lait pour
bébé, puis elles ajoutent l’hydroquinone et la cortisone, qu’on se procure
sur ordonnance, rapporte le docteur Sy Bizet. Elles s’enduisent le visage
et le corps de ce cocktail, généralement deux fois par jour. Un sacerdoce
 ! "

Si l’usage du mercure semble en diminution, la soude caustique, la
javel, le sable ou le ciment demeurent des ingrédients prisés pour concocter
des potions décapantes - qui brûlent littéralement la peau. A la longue, les
dégâts sont considérables, souvent irréversibles.

" Quand j’ai voulu arrêter le massacre, j’avais les phalanges et les genoux
bleus "
, lâche Marie-Paule, ancienne adepte, dans Blanchir, une affaire
pas très claire
, un documentaire d’Olivier Enogo. Ce genre d’aveu est
rare. " Le déni de la pratique est fréquent ", souligne le docteur Ly.
Parmi les femmes qui viennent à l’hôpital Saint-Louis, à Paris, où existe
une consultation peaux noires, le docteur Antoine Petit distingue " celles
qui disent : "Je ne mets rien, d’ailleurs voyez, docteur, je ne suis pas
noire, je suis brune. Je ne comprends pas pourquoi j’ai toutes ces taches" ;
et les autres, plus simples, qui admettent utiliser des dépigmentants, mais
jurent qu’elles ont arrêté depuis un mois ou deux, un peu à la manière des
patients toxicomanes ou alcooliques. "

Fait notable, confirmé par tous les spécialistes : les Antillais(es), en
général, n’utilisent pas de produits dépigmentants. Parmi les complications
les plus fréquentes, hormis les brûlures dues aux produits caustiques,
figurent les retards de cicatrisation, l’acné, l’hyperpilosité, les
vergetures (parfois géantes), les eczémas, les mycoses, mais aussi
l’hyperpigmentation, qui peut virer à l’ochronose exogène, terme désignant
les plaques noires qui se développent, défigurant parfois à jamais les
intrépides patientes. Sans oublier les risques de diabète, d’hypertension
artérielle et d’insuffisance surrénalienne.

Au pavillon de dermatologie de la clinique Médina, à Dakar, une centaine de
personnes viennent consulter chaque jour. Quelque 70 % d’entre elles sont
des femmes, et parmi elles 50 % ont des problèmes de dépigmentation. " Ici,
même dans les pharmacies, on trouve des produits dépigmentants ! Il s’agit
pourtant d’un problème de santé publique. Mais tant que les épouses de
dignitaires, de ministres et de marabouts continueront de se blanchir, il
sera difficile d’obtenir une réglementation "
, soupire le docteur Ly, qui a
créé une association pour sensibiliser la population sénégalaise.

Label de non-nocivité

Au Burkina Faso, une action en justice a été menée avec succès contre une
publicité télévisée. En France, la fondatrice de l’association Label Beauté
noire, Isabelle Mananga, rêve de créer en partenariat avec les fabricants et
les distributeurs un label " de non-nocivité ", qui permettrait aux usagers
de distinguer les produits de qualité - moins efficaces, peut-être, mais
moins destructeurs. " Les produits les plus dangereux sont les moins chers :
ce sont les plus pauvres qui les utilisent, ajoute Mme Ly. Et ce sont eux
qui trinquent. "
Elles, plutôt.

La bataille est d’autant plus difficile pour les associations que les
spécialistes - et les recherches - sont rares. " Une seule thèse de médecine
depuis trente ans ; aucun chapitre dans les ouvrages majeurs de dermatologie
 ; aucun enseignement officiel "
, relève, dans un article publié en 2007 par
la revue L’Autre, le docteur Antoine Petit, évoquant un " refoulement " de
la conscience collective.

" C’est un phénomène très profond, qui ne pourra être résolu que par une
lutte plus efficace contre les discriminations et les hiérarchies sociales
et "mélaniques", héritées de la colonisation "
, estime l’historien Pap
Ndiaye, auteur de La Condition noire (Calmann-Lévy, 436 p., 21,50 euros).

"
Le passé colonial pèse de manière secondaire dans cette affaire "
, nuance
l’anthropologue David Le Breton. C’est un modèle mondialisé, celui de la "
beauté américaine blanche "
, qui provoque cette " attraction symbolique ",
sorte de projection collective vers un avenir standardisé et triomphant, où
chacun (e) manifeste sa volonté de participer à " la planète qui gagne ".
Celle des visages pâles. Ou légèrement hâlés ? " Les Blancs veulent bronzer,
les Noirs être plus clairs : au fond, tout le monde a en tête un même
fantasme de métissage. Tout le monde rêve d’avoir la peau caramel ! "
,
s’amuse Fatimata Ly.

En Afrique subsaharienne, la course au teint clair est une mode presque
récente. Au Sénégal, c’est à la fin des années 1960 que les procédés de
dépigmentation ont été introduits. D’abord pratiqués par " un cercle
restreint de femmes, courtisanes ou prostituées , ils se sont ensuite
étendus à " toutes les couches de la société "
, observe Fatimata Ly.

En Côte d’Ivoire, où elle a grandi, le docteur Sy Bizet se rappelle des
prostituées venues du Ghana voisin, premières à se blanchir la peau. " Le
blanchiment a commencé à se répandre insidieusement, après les
indépendances, alors même que Senghor et Césaire développaient leur théorie
sur la négritude
", remarque la dermatologue. En France, estime-t-elle, à
l’instar de son confrère, le docteur Joël Mergui, le phénomène serait en
régression. Au Sénégal, au contraire, et sans doute dans la plupart des pays
d’Afrique subsaharienne, le rêve du " Noir moins noir ", selon le mot de Pap
Ndiaye, continue ses silencieux ravages.

Source : Le Monde du 30 août 2008

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