Une femme israélienne témoigne

La violence excusée
"Chacune d’entre nous est terrorisée par une éducation qui infecte l’esprit"
Nurit Peled-Elhanan à la Journée Internationale des Femmes,
Parlement européen Strasbourg, 8 mars 2005

Nurit Peled n’est pas seulement israélienne. C’est une opposante israélienne
dont la fille de 14 ans est morte il y a plusieurs années dans un attentat
kamikaze. Nurit Peled a fondé l’association des familles iraéliennes et
palestiniennes victimes de violences. Ses deux fils sont refuzniks. Invitée le
8 mars dernier à s’exprimer devant le Parlement européen, à l’occasion de la
Journée des Femmes, voici ce qu’elle a déclaré.

"Merci de m’avoir invitée à cette journée. C’est toujours un honneur et un
plaisir d’être ici, parmi vous.

Cependant, je dois admettre que je crois que vous devriez avoir invité une
femme palestinienne à ma place, parce que les femmes qui souffrent le plus de
la violence dans mon pays sont les femmes palestiniennes. Et je voudrais
dédier mon discours à Miriam R’aban et à son mari Kamal, de Bet Lahiya dans la
bande de Gaza, dont les cinq petits enfants ont été tués par des soldats
israéliens alors qu’ils ramassaient des fraises dans le champ de fraises de
la famille. Personne ne passera jamais en jugement pour ce meurtre.
Lorsque j’ai demandé aux gens qui m’ont invitée ici pourquoi ils n’invitaient
pas de femme palestinienne, leur réponse a été que cela rendrait la discussion
"trop localisée".
Je ne sais pas ce qu’est la violence non localisée. Le racisme et la
discrimination peuvent être des concepts théoriques et des phénomènes
universels, mais leur impact est toujours local, et bien réel. La douleur est
locale, l’humiliation, les abus sexuels, la torture et la mort sont tous très
locaux, de même que les cicatrices.

Il est malheureusement vrai que la violence locale infligée aux femmes
palestiniennes par le gouvernement d’Israël et l’armée israélienne s’est
étendue sur toute la planète. En fait la violence d’Etat et la violence de
l’armée, la violence individuelle et collective, sont le lot des femmes
musulmanes aujourd’hui, pas seulement en Palestine mais partout où le monde
occidental éclairé pose son grand pied impérialiste. C’est une violence qui
n’est presque jamais abordée et que la plupart des gens en Europe et aux
Etats-Unis excusent du bout des lèvres.
C’est ainsi parce que le soi-disant monde libre a peur de l’utérus musulman.

La grande France de la liberté l’égalité et la fraternité [en Français dans le
texte] est effrayée par des petites filles avec des foulards sur la tête, le
Grand Israël juif a peur de l’utérus musulman que ses ministres qualifient de
menace démographique. L’Amérique toute-puissante et la Grande-Bretagne
contaminent leurs citoyens respectifs avec une crainte aveugle des Musulmans,
qui sont dépeints comme vils, primitifs et assoiffés de sang - en plus d’être
non démocratiques, chauvins/ machistes et des producteurs en masse de futurs
terroristes. Cela en dépit du fait que les gens qui détruisent le monde
aujourd’hui ne sont pas musulmans. L’un d’entre eux est un Chrétien dévot,
l’un est Anglican et l’autre est un Juif non pieux.

Je n’ai jamais vécu la souffrance que les femmes palestiniennes subissent tous
les jours, toutes les heures, je ne connais pas le genre de violence qui fait
de la vie d’une femme un enfer constant. Cette torture physique et mentale
quotidienne des femmes qui sont privées de leurs droits humains fondamentaux
et de leurs besoins fondamentaux d’une vie privée et de dignité, des femmes
dont on entre par effraction dans la maison à toute heure du jour et de la
nuit, à qui on ordonne sous la menace d’une arme de se mettre nue en se
déshabillant devant des étrangers et devant leurs propres enfants, dont les
maisons sont détruites, qui sont privées de leurs moyens d’existence et de
toute vie de famille normale. Ceci ne fait pas partie de mon épreuve
personnelle. Mais je suis une victime de la violence contre les femmes dans la
mesure où la violence contre les enfants est en fait une violence contre les
femmes.

Les femmes palestiniennes, irakiennes, afghanes sont mes soeurs parce
que nous sommes toutes prises dans l’étreinte des mêmes criminels sans
scrupules qui se désignent comme les dirigeants du monde éclairé libre et qui,
au nom de cette liberté et de ces lumières, nous volent nos enfants. De plus,
les mères israéliennes, américaines, italiennes et britanniques ont été, pour
la plupart, violemment aveuglées et décervelées à un point tel qu’elles ne
peuvent pas se rendre compte que leurs seules soeurs, leurs seules alliées
dans le monde sont les mères musulmanes pales ! tiniennes, irakiennes ou
afghanes dont les enfants sont tués par nos enfants ou qui se font exploser en
morceaux avec nos fils et nos filles. Elles sont toutes infectées par les
mêmes virus engendrés par les politiciens. Et les virus, bien qu’ils puissent
avoir divers noms illustres comme Démocratie, Patriotisme, Dieu, Patrie, sont
tous les mêmes. Ils font tous partie d’idéologies fausses et truquées qui ont
pour intention d’enrichir les riches et de donner du pouvoir aux puissants.

Nous sommes toutes les victimes de la violence mentale, psychologique et
culturelle qui fait de nous un seul groupe homogène de mères endeuillées ou
potentiellement endeuillées. Les mères occidentales à qui on apprend à croire
que leur utérus est un atout national tout comme on leur apprend à croire que
l’utérus musulman est une menace internationale.
On les éduque pour qu’elles ne s’exclament pas : « Je lui ai donné naissance,
je lui ai donné le sein, il est à moi et je ne le laisserai pas être celui
dont la vie vaut moins que le pétrole, dont l’avenir a moins de valeur qu’un
lopin de terre".

Chacune d’entre nous est terrorisée par une éducation qui infecte l’esprit
pour que nous croyions que tout ce que nous pouvons faire c’est soit prier
pour que nos fils reviennent à la maison ou être fières de leurs corps morts.

Et nous avons toutes été élevées pour supporter tout ceci en silence, pour
contenir notre crainte et notre frustration, pour prendre du prozac pour
l’anxiété, mais jamais acclamer Mère Courage en public. Ne jamais être de
vraies mères juives ou italiennes ou irlandaises.

Je suis une victime de la violence d’Etat. Mes droits naturels et civils en
tant que mère ont été violés et sont violés parce que j’ai à craindre le jour
où mon fils atteindra son 18ème anniversaire et me sera enlevé pour être
l’instrument du jeu de criminels tels que Sharon, Bush, Blair et leur clan de
généraux assoiffés de sang, assoiffés de pétrole, assoiffés de terre.

Vivant dans le monde dans lequel je vis, dans l’Etat dans lequel je vis, dans
le régime dans lequel je vis, je n’ose pas offrir aux femmes musulmanes
quelque idée que ce soit sur la manière de changer leurs vies. Je ne veux pas
qu’elles enlèvent leurs foulards ou éduquent leurs enfants différemment, et je
ne les presserai pas de constituer des Démocraties à l’image des démocraties
occidentales qui les méprisent elles et les gens de leur sorte. Je veux juste
leur demander humblement d’être mes soeurs, exprimer mon admiration pour leur
persévérance et leur courage de continuer, d’avoir des enfants et de maintenir
une vie de famille pleine de dignité en dépit des conditions impossibles dans
lesquelles mon monde les met. Je veux leur dire que nous sommes toutes liées
par la même douleur, nous sommes toutes les victimes des mêmes sortes de
violences même si elles souffrent bien davantag ! e, parce que ce sont elles
qui sont maltraitées par mon gouvernement et son armée, avec l’aide de mes
impôts.

L’islam en soi, comme le judaïsme en soi et le christianisme en soi, n’est pas
une menace pour moi ou pour qui que ce soit. C’est l’impérialisme américain,
c’est l’indifférence et la coopération européennes, et le régime israélien
raciste et cruel d’occupation qui en sont une. C’est le racisme, la propagande
dans l’éducation et la xénophobie inculquée qui convainquent les soldats
israéliens d’ordonner aux femmes palestiniennes, sous la menace des armes, de
se déshabiller en face de leurs enfants pour des raisons de sécurité, c’est le
manque de respect le plus profond pour l’autre qui permet aux soldats
américains de violer des femmes irakiennes, qui donne une licence aux geôliers
israéliens pour garder des jeunes femmes dans des conditions inhumaines, sans
les aides hygiéniques nécessaires, sans électricité en hiver, sans eau propre
ou matelas propres et pour les s&# ! 233 ;parer de leurs bébés et de leurs
tout-petits nourris au sein. Pour leur barrer la route vers les hôpitaux, pour
bloquer leur chemin vers l’éducation, pour confisquer leurs terres, pour
déraciner leurs arbres et les empêcher de cultiver leurs champs.

Je ne peux pas complètement comprendre les femmes palestiniennes ou leur
souffrance. Je ne sais pas comment j’aurais survécu à une telle humiliation, à
un tel manque de respect de la part du monde entier. Tout ce que je sais est
que la voix des mères a été étouffée pendant trop longtemps sur cette planète
dévastée par la guerre. Le cri des mères n’est pas entendu parce que les mères
ne sont pas invitées aux forums internationaux comme celui-ci. Cela je le
sais, et c’est très peu. Mais c’est assez pour que je me souvienne que ces
femmes sont mes soeurs et qu’elles méritent que je crie pour elles et me batte
pour elles. Et quand elles perdent leurs enfants dans des champs de fraises ou
sur des routes crasseuses près des check points, quand leurs enfants sont
abattus sur le chemin de l’école par des enfants israéliens qui ont été élevés
pour croire que l’amour ! et la compassion s’exercent en dépendant de la race
et de la religion, la seule chose que je puisse faire est de me tenir à leurs
côtés et à ceux de leurs bébés trahis et de demander ce qu’Anna Akhmatova, une
autre mère qui a vécu dans un régime de violence contre les femmes et les
enfants, avait demandé : Pourquoi ce filet de sang déchire-t-il le pétale de
ta joue ?"

***

Nurit Peled-Elhanan à la Journée Internationale des Femmes, Parlement
européen, Strasbourg, 8 mars 2005

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