Violences conjugales : des femmes battues hurlent leur ras-le-bol en Côte d’Ivoire

Si aujourd’hui encore, la police, la justice et la société elle-même n’ont pas pris la mesure de la gravité du problème, les femmes, elles, sont de moins en moins résignées. Témoignages.

Les femmes violentées au foyer, c’est le pire des abus. Un crime vieux comme le monde, et l’un des moins connus parce que trop longtemps occulté par le poids des traditions et des préjugés mais aussi et surtout masqué par le silence des victimes et l’indifférence des autres.

Si aujourd’hui encore, la police, la justice et la société elle-même n’ont pas pris la mesure de la gravité du problème, les femmes, elles, sont de moins en moins résignées. Témoignages.

L’Association ivoirienne pour la défense de la femme (AIDF) et sa présidente, la ministre Constance Yaï (avant de laisser tomber le combat qui l’a révélée au monde), ont organisé une croisade contre les mauvais traitements infligés aux femmes par leurs maris ou leurs compagnons. Aux yeux de cette association, les mauvais traitements sont la forme la plus répandue des violences dans le monde : bastonnades, injures publiques, viols, menaces de mort, humiliations etc. Pour Mme Constance Yaï, il est choquant de constater que la quasi-totalité des actes de violence ci-dessus mentionnés demeurent non seulement impunis, mais aussi et surtout tolérés. C’est pourquoi l’AIDF a fait circuler à l’époque une pétition aux fins d’amener les gouvernants à faire adopter une loi spécifique pour réprimer les violences conjugales.

Mais le problèmes est aussi difficile à résoudre qu’à mesurer, pour la même raison. Presque toujours, la violence intervient dans l’intimité du foyer, là où les parents, les amis, les voisins et les autorités hésitent à pénétrer. Les victimes elles-mêmes portent moins souvent plainte et font moins fréquemment appel à la loi. La peur des représailles, les tabous entourant les questions sexuelles, la honte et le sentiment de culpabilité des femmes violées, l’acceptation aveugle de la tradition et le bâillon de la dominance masculine sont autant de facteurs qui jouent un rôle allant de pair avec la complicité active ou passive de l’État et d’autres institutions d’autorité morale. Cependant, si la police, la justice et même les autorités compétentes n’ont pas encore pris la mesure de la gravité du problème, les nouvelles générations des femmes sont de moins en moins résignées et osent en parler.

Pour Mme Sandrine G, cadre dans une banque de la place, c’est à la veille de son mariage que tout a commencé. A l’hôtel où la nuit de noces doit être consommée, son époux Hervé B. avait trop levé le coude. Conditionné par les effluves de la boisson, il voulait anticiper le cours normal des choses en passant au lit tout de suite. Elle tenait à rester pure jusqu’au moment convenable par égard des convenances humaines. Le couple s’est querellé et a échangé copieusement des méchancetés. Sandrine G. a reçu sa première gifle. Une petite baffle comparée à celles qui suivront : coups de poings, coups de pieds, sexualité forcée et même menaces de mort composeront le catalogue de la violence ordinaire subie par l’intéressée sous le regard interrogateur de ses trois enfants. Évoquant ses dix ans de vie commune avec son époux ingénieur des télécommunications, très apprécié par ses collègues et patrons, Mme Sandrine G., l’air absent, boit inconsidérément en racontant sa descente aux enfers : les scènes de terreur, mais aussi les périodes de rémission, les promesses, les cadeaux et à chaque fois l’espoir d’en finir avec les coups.

Des histoires de couples maudits comme celle de Sandrine et Hervé où rode fréquemment l’alcool, les services de police et l’AIDF disent en entendre parler à longueur de journée. Si on s’en tient aussi aux enquêtes effectuées ces dernières années par le fonds de développement des Nations unies pour la femme (UNIFEM), environ un quart des femmes dans le monde sont victimes de violence dans leur propre foyer. Ce chiffre est probablement en-dessous de la réalité. Analysant, à son tour, 35 études menées dans des pays industrialisés ou en développement, la Banque mondiale a relevé qu’entre un quart et une moitié des femmes avaient été brutalisées physiquement par leurs compagnons. Et si l’on n’a pas encore assez de données pour établir des comparaisons précises entre les pays, on constate cependant que le taux et les caractéristiques de la violence sont remarquablement analogues d’une culture à l’autre.

Les statistiques sur le viol, par exemple, montrent des proportions étonnamment semblables dans les pays industrialisés et les pays en développement : une femme sur cinq et une femme sur sept est victime d’un viol pendant la vie.

En Côte d’Ivoire, il n’existe aucune statistique officielle fiable sur les violences conjugales. "Ce qui se passe autour de nous, derrière les murs des maisons dans les quartiers précaires ou sous les montures des appartements bourgeois est effarant", s’indigne la présidente de l’AIDF. Et elle ajoute qu’une enquête effectuée dans les dix communes d’Abidjan, sur un échantillon validé de 3000 femmes sur 5000, révèle que 70% des femmes sont victimes de violences conjugales.

Enfance en danger

Un homme qui cogne une femme qui se tord de douleur sous les coups, c’est toute la nichée qui est en péril. Selon Mme Charlotte Bunch, directrice générale du Center for women’s global leadership et coordinatrice de la campagne mondiale en faveur des droits fondamentaux des femmes, des millions d’enfants vivent en danger entre un père violent et une mère souffre-douleur. Un danger psychologique bien entendu, mais aussi physique. Des enfants brutalisés parfois jusqu’à la mort, inutilement, parce qu’ils sont nés sous le signe du malentendu, de la fusion de deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer.

Longtemps, ce phénomène vieux comme le monde est passé sous silence. C’est une affaire privée dont personne ne veut se mêler. Un drame attribué à l’alcool et à la misère, et devenu même un sujet de rigolade. Les actes de violence contre les femmes sous nos tropiques sont souvent considérés comme faisant partie du tissu culturel, un ordre naturel relatif aux prérogatives masculines. Ces femmes qui se font castagner sans mot dire devraient y trouver leur compte, dit-on. Sinon, pourquoi se laisseraient-elles faire ? "La peur des représailles, les tabous entourant les questions sexuelles, la honte et le sentiment de culpabilité, mais aussi l’acceptation aveugle de la tradition et le bâillonnement de la domination masculine y sont pour beaucoup avec la complicité de l’État et d’autres institutions d’autorité morale", soutient une militante féministe.

Dès sa création en 1991, l’AIDF a entrepris d’étudier le problème de la violence familiale. Mais ouvrir le dossier de la violence au foyer, aux yeux de Mme Constance Yaï, revient à se tenir sur le seuil d’une immense pièce obscure, vibrant d’angoisse collective où les cris de protestation sont tellement étouffés qu’ils ne sont plus que murmures. Là où il devrait avoir de l’indignation, on ne voit que la négation du problème et l’acceptation passive des choses comme elles sont.

Crainte et silence

Il a fallu quand même attendre les premières campagnes de sensibilisation cinq ans plus tard pour commencer à secouer l’opinion publique. Les travailleurs sociaux, les médecins, les policiers, les juges etc., sont encouragés à détecter au plus tôt les ravages qui menacent les familles où sévit la violence. Le Président de la République lui-même a reconnu que plus jamais une femme ne doit souffrir des sévices parce qu’elle est femme. C’est une position courageuse, et la plus grande partie du mérite revient aux organisations féminines qui luttent dans des conditions extrêmement difficiles pour faire connaître ce phénomène.

En attendant l’adoption des lois spécifiques réprimant les violences conjugales dans une mesure significative, dans tous les milieux modestes ou aisés, de nombreuses femmes continuent d’endurer leur martyr dans la honte, la solitude et la culpabilité. Mme Alphonsine T., enseignante se souvient : "J’étais paralysée par la peur, je ne sais pas quel prétexte il allait trouvé pour me tomber dessus. Ça pouvait être un mot de trop, des ustensiles qui traînent dans la cuisine etc. Les années passant, j’acceptais de passer des journées entières dans ma chambre quand mon époux se la coulait douce avec ma rivale qu’il a introduite de force dans notre foyer. Je me croyais responsable de l’échec de mon couple. Pour les enfants, je ne voulais pas divorcer et briser ce qui restait de notre foyer". Nombre de femmes violentées au foyer évoquent ces mêmes raisons pour expliquer l’inexplicable en insistant sur la lâcheté de l’entourage qui, pour la plupart, préfère fermer les yeux. Par indifférence ou par simple crainte du qu’en dira-t-on.

Pourtant, grâce à une lente mais irréversible évolution des mentalités, les femmes sont aujourd’hui décidées à réagir. Elles se décident plus vite à briser un jour le cycle de la terreur et à appeler au secours. Souvent, c’est à la suite d’une rossée plus intolérable que les autres. Dans le cas de Mme Alphonsine T., le déclic a eu lieu en juin dernier lorsque son époux a tenté de poignarder leur petite fille de 12 ans qui voulait prendre la défense de sa mère. Elle a organisé son départ et porté plainte au commissariat du quartier avant de se réfugier avec ses enfants chez ses parents dans un sous-quartier de Yopougon baptisé ironiquement et bien à propos "Mon mari m’a laissée". L’agent de police pour qui les violences conjugales sont tragiquement ordinaires, l’a réprimandée dans son entreprise audacieuse. Réaction normale, selon le policier approché sur son lieu de travail, car pour lui, la violence dans le foyer n’est pas infligée par hasard et n’est même pas de nature sexuelle.

Suprématie masculine

Au foyer, dans la société, beaucoup de femmes acceptent les mauvais traitements à elles infligés comme une conséquence inévitable. Élevées et conditionnées dès leur tendre enfance, elles répondent à la violence conjugale en examinant d’abord leurs propres erreurs, en s’imputant les fautes, en excusant leurs bourreaux et en cachant au monde extérieur leur honte, leurs larmes et les traces des coups reçus. La victime souvent se coupe de sa famille et de ses amies et perd sa propre estime ou refuse de savoir qu’elle mérite mieux.

Dans un nombre croissant de pays, on s’efforce de porter ce problème au grand jour, d’aider les victimes et d’exposer ses causes. Selon UNIFEM, seuls quarante quatre pays dans le monde ont adopté une législation sur la violence familiale, dix sept ont fait du viol par le conjoint une infraction pénale, vingt sept ont adopté des lois interdisant la mutilation génitale. La Côte d’Ivoire qui a pourtant ratifié la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) ne s’est inscrite, sous la pression des femmes, que dans le dernier groupe. On le voit, la CEDEF provoque de multiples réticences qui révèlent la résistance diffuse et profondément enracinée au concept de pleine égalité des femmes, en violation de la convention de Vienne sur le droit des traités.

Cela met à mal l’application d’une des dispositions essentielles de cette convention qui garantit l’égalité des femmes et des hommes dans le mariage et la vie familiale. Il est malheureux de constater que les lois criminalisant la violence à l’égard des femmes sont des mesures en trompe-l’oeil qui ne garantissent pas le respect des droits de la femme. Car ailleurs, en Afrique comme en Côte d’Ivoire, il est rare que les coupables de violences à l’égard des femmes soient poursuivis, et les rares actions en justice couronnées de succès.

Source : Notre Voie (Abidjan)

Ceglaz, 15 Octobre 2005, Publié sur le web le 17 Octobre 2005

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Source : All Africa

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