Vouloir développer un pays sans les femmes est une utopie

Entretien avec la Secrétaire régionale de l’Organisation Panafricaine des Femmes (en 2005), Mme Alwata Ichata Sahi, qui évoque des questions liées à la promotion féminine au Mali.


Musow : Le Mali vient de célébrer la Journée Panafricaine des Femmes sous le thème : Femmes, enfants et environnement : Quels apports pour la réalisation des Objectifs du millénaire ? Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Mme Alwata : La journée Panafricaine des Femmes marque la naissance de l’Organisation Panafricaine des Femmes (OPF) créée en juillet 1962 pour symboliser le combat des femmes du continent. Ainsi, chaque année, la journée des femmes africaines est célébrée sous un thème africain adapté au contexte national. Le thème choisi cette année par le Secrétariat Général de l’OPF est « la Participation des Femmes Africaines à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement ». La Déclaration du Millénaire adoptée en septembre 2000 à New York engage la communauté internationale et les Etats membres de l’ONU dans la réalisation d’un ensemble d’objectifs clairs, mesurables et assortis de délais appelés « Objectifs de Développement pour le Millénaire » (OMD) afin de faire progresser le développement et réduire la pauvreté d’ici 2015. Elle (déclaration) évoque un monde uni autour de valeurs communes et s’employant avec ardeur à instaurer la paix et offrir un niveau de vie décent à tout homme, femme et enfant. Compte tenu du rôle joué par les femmes dans le développement durable de nos Etats, la réalisation de ces objectifs restera une utopie sans leur forte implication et leur ferme engagement. C’est fort de cette réalité que le Secrétariat Général de l’OPF) a mis cette année l’accent sur les OMD. Le Mali, qui a effectivement souscrit à la Déclaration du Millénaire et aux huit objectifs de développement visant à réduire la pauvreté d’ici 2015, a retenu le thème de « Femmes, Enfants et Environnement : Quel apport pour la réalisation des objectifs du Millénaire ? ». Parce que nous pensons que la protection de l’environnement contribue à l’atteinte des OMD


Quel peut être le rôle concret de la Femme dans la préservation de son environnement ?

Mme Alwata : La femme a un rôle prépondérant à jouer dans la protection de l’environnement aussi bien en milieu urbain que rural. En ville, il s’agit essentiellement de l’assainissement et de l’hygiène. Traditionnellement, ce sont les femmes qui assurent l’assainissement de la maison, de la rue et du ramassage des ordures. Elles ne curent pas directement les caniveaux, mais elles y veillent. Les citadines sont aussi de plus en plus impliquées dans le reboisement (L’OPF a un bosquet de l’intégration africaine à la Cité UNICEF de Niamakoro-Bamako, NDLR). En milieu rural également, la femme peut efficacement contribuer à sauvegarder son environnement si elle est sensibilisée et informée. La femme détruit son environnement malgré elle-même. Parce qu’elle n’a pas souvent le choix. Par exemple, de nos jours, la femme rurale n’a d’autres alternatives que faire la cuisine avec le bois ou le charbon.

Les Femmes se retrouvent-elles réellement dans les OMD ?

Mme Alwata : Evidemment ! Ces objectifs n’ont pas été fixés en dehors de notre vécu quotidien. La femme se retrouve dans la lutte contre la pauvreté et la mortalité maternelle et néonatale. Elle se retrouve aussi dans la lutte pour la sauvegarde de l’environnement, etc. Ces préoccupations se retrouvent dans nos différents plans d’action nationaux. Au Mali par exemple, nos préoccupations sont contenues dans le Programme Décennal pour le Développement Social et Sanitaire (PRODESS), le Programme Décennal pour l’Education (PRODEC), le Programme décennal pour le développement de la Justice (PRODEJ) et dans la politique nationale de l’environnement. Nous nous retrouvons donc dans les Objectifs du millénaire pour le développement même si nous pensons qu’ils ne sont pas assez vulgarisés pour être connus des femmes. Nous sommes à la veille de la revue à mi parcours. Mais, dans nos pays, peu de gens savent de quoi il s’agit réellement. Au niveau de l’OPF, nous sommes en train d’étudier comment focaliser l’attention de toutes les femmes ces objectifs. Nous comptons ainsi interpeller les décideurs sur la vulgarisation des OMD.

En dehors de la protection de l’environnement, quelle peut-être leur contribution dans la concrétisation de ces objectifs ?

Mme Alwata : Au niveau continental, le thème de la Panafricaine portait sur la participation des Africaines à la réalisation des OMD. Ce choix n’est pas fortuit. Il s’agissait, pour les femmes, de se remettre en cause, de susciter la réflexion afin d’évaluer notre implication et notre contribution à la réalisation des dits objectifs. C’est donc une remise en question avant le sommet d’évaluation prévu à New York en septembre prochain (l’interview a eu lieu en début août 2005, NDLR). Cet aspect a été abordé lors de la conférence internationale sur « Beijing +10 » tenue à New York en mars 2005. Nous avons ainsi mis en évidence certains aspects de la non prise en charge de l’approche genre dans les OMD. Nous ne voulons pas qu’ils soient situés en dehors de notre Plan d’action de Beijing. Nous voulons que les initiatives des décideurs soient conformes avec les objectifs que nous nous sommes fixés en tant que femmes parce qu’elles ne se réaliseront jamais sans nous. Les femmes représentent une majorité écrasante de la population africaine.

Cela est-il évident dans un pays comme le Mali où il existe des disproportions évidentes entre le poids démographique des femmes et leur niveau de représentation dans les institutions publiques ?

Mme Alwata : Je pense que, malgré ce faible niveau de représentation, nous pouvons peser sur la réalisation des OMD. Nous pouvons contraindre les décideurs à prendre en compte nos préoccupations et nos priorités. C’est un combat de tous les jours. Malgré que nous soyons minoritaires dans les institutions de nos pays, nous nous battons pour être présentes aux différents fora sur les OMD et nous y faire entendre.

Qu’est-ce que la gratuité de la césarienne récemment décidée par le gouvernement malien va changer pour les Maliennes ?

Mme Alwata : Elle va contribuer à la réduction de la mortalité maternelle et néonatale. Il y a deux ou trois ans, ce fléau était au cœur de la célébration de la Journée panafricaine des femmes. Ce qui nous avait permis de faire beaucoup de plaidoyer en faveur d’une mobilisation autour de ce drame. Nous avons aussi profité du forum des Premières Dames d’Afrique à Bamako sur la vison 2010 (réduire de moitié la mortalité maternelle et néonatale de moitié avant 2010) pour accentuer nos efforts dans ce sens. Nous avons sollicité les épouses des Chefs d’Etat pour faire le plaidoyer auprès de leurs époux, de leurs gouvernements et des partenaires au développement afin de mieux maîtriser la mortalité maternelle et néonatale. Aujourd’hui au Mali, et je pense que c’est une première en Afrique, si la gratuité de la césarienne est acquise, c’est en partie une concrétisation de notre plaidoyer dont le chef de file était notre Première Dame, Mme Touré Lobbo Traoré. Elle nous a toujours accompagné non seulement en tant que Première Dame, mais aussi et surtout en tant que femme et sage-femme. Elle est donc mieux placée pour évaluer l’impact de cette mesure sur ses sœurs et filles. Les Maliennes doivent en profiter. Avoir la gratuité est une chose, mais en jouir en est une autre. Lors de nos prochaines sorties dans nos communes, nous allons mettre l’accent sur l’information et la sensibilisation afin que toutes les femmes soient informées de cette gratuité et de ses avantages. Mais, notre souhait est que la césarienne soit toujours un dernier recours. Et lorsqu’elle devient inévitable, il faut que la femme ou ses proches sache qu’elle y a droit gratuitement. Et cela sur toute l’étendue du territoire national.


Est-ce que la gratuité de la césarienne est une fin en soi ?

Mme Alwata : La gratuité de la césarienne est une avancée notable dans la réduction de la mortalité maternelle et néonatale. Mais, beaucoup reste à faire. La césarienne permet de sauver l’enfant et la mère. Mais après, l’enfant a besoin d’être suivi pour vivre, pour mieux s’épanouir dans son enfance et dans la vie d’adulte. Cela nécessite des efforts supplémentaires, des approches efficaces de la part du gouvernement. Et puis, nous devons faire de sorte qu’on ait rarement recours à la césarienne. Cela nécessite une accentuation des campagnes de sensibilisation et d’information pour pousser les femmes à faire les consultations pré et postnatales. Cela n’est pas l’affaire du seul gouvernement, mais de nous tous. A commencer par vous les journalistes et communicateurs.


Votre mot de la fin ?

Mme Alwata : La gratuité de la césarienne est le fruit de la lutte que les femmes mènent depuis des décennies. Cela doit nous exhorter à persévérer sur les autres fronts. Nous ne pouvons pas toujours jouir dans l’immédiat des fruits de nos luttes. Généralement, les retombées de nos combats profitent surtout à nos filles et petites-filles, donc aux futures générations. Les femmes ne doivent pas baisser les bras ou se laisser divertir. Nous devons continuer à nous battre même si certains pensent que nos festivités sont souvent folkloriques. Nous savons que ce que nous voulons, c’est l’essentiel. S’il plait à Dieu, si nous nous donnons la main et si nous la donnons aussi aux hommes engagés à nos côtés, nous atteindrons nos objectifs et réaliserons nos ambitions. Nous devons nous engager davantage afin que, en 2015, nous puissions être fières de notre contribution à la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement.

Propos recueillis par Aïssata Bâ

08 septembre 2005.

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Source : Musow, le Journal des femmes africaines

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