Au Brésil, les prostituées sont à la mode

dimanche 10 décembre 2006

Dans le cadre de la Biennale des arts à Sao Paulo, le 7 octobre, les prostituées se sont emparées des podiums pour la dixième fois. Au menu : T-shirts, robes sexy, corsaires, sacs à main et casquettes. Une nouvelle occasion pour ces filles de clamer leur message : "Putes et fières de l’être."

LE MONDE | 18.11.06

Oubliées des politiques, des prostituées de Rio de Janeiro mènent campagne pour leurs droits et séduisent les Brésiliens. Leur arme : les fringues. Une pute en robe de mariée, ça interpelle. Surtout si celle-ci est faite en draps d’hôtels de passe. C’est la pièce maîtresse du prochain défilé de Daspu, une griffe de mode lancée par un groupe de prostituées cariocas en décembre 2005. Dans le cadre de la Biennale des arts à Sao Paulo, le 7 octobre, les prostituées se sont emparées des podiums pour la dixième fois. Au menu : T-shirts, robes sexy, corsaires, sacs à main et casquettes. Une nouvelle occasion pour ces filles de clamer leur message : "Putes et fières de l’être."

Créée par Davida, une ONG brésilienne qui lutte pour la reconnaissance de la prostitution comme activité professionnelle et se bat contre les maladies sexuellement transmissibles, Daspu devait servir, au départ, à pallier le manque de financement de l’ONG. Mais, très vite, les médias nationaux s’intéressent au projet. L’une des raisons principales : le nom de la marque. "Daspu" - du portugais "das putas" (des putes) - est une référence à "Daslu", le temple du luxe à Sao Paulo. Pendant plusieurs semaines, la condamnation de la directrice du magasin pour fraude fiscale a fait la "une" des journaux brésiliens. La polémique profite à Daspu : séduits par ce pied de nez, les médias font de cette initiative un phénomène de société.

Une publicité gratuite qui incite Gabriela Leite, la directrice de Davida, à diversifier la griffe. Elle emploie une styliste a plein temps, Rafaela Monteiro, et dix prostituées comme mannequins. Ensemble, elles décident du thème de la première collection : la route 69. Un clin d’oeil à leur client idéal, "l’homme qui passe et qui ne reste pas" : le camionneur. "Féminins mais pas vulgaires, les vêtements Daspu s’adressent à toutes les femmes", explique la styliste, qui est allée chercher son inspiration sur les plages populaires de Copacabana et dans les rues de la cité carioca. Une mode qu’elle a voulue "très brésilienne", dans les couleurs comme dans le style.

En six mois, la marque passe de quelques T-shirts militants à une ligne de prêt-à-porter. Les défilés se multiplient. Les stars du show-biz, les artistes et les intellectuels viennent applaudir les filles. Un T-shirt de la griffe est même offert à Mick Jagger lors de son fameux concert à Copacabana, le 18 février. Photographes et journalistes affluent du monde entier. Daspu devient branché.

En juin, la marque avait déjà vendu plus de 5 000 T-shirts dans les boutiques à la mode de Rio, de Sao Paulo mais aussi sur Internet, permettant de dégager des bénéfices. " Un succès que même le plus grand génie du marketing n’aurait pu imaginer !", s’enthousiasme Flavio Lenz, attaché de presse et mari de Gabriela Leite, la patronne de l’ONG. Les podiums deviennent tribunes.

Grâce à cet engouement, les revendications de Davida gagnent en visibilité. "Nous voulons faire cesser les préjugés et les discriminations contre les prostituées en les faisant monter sur les podiums. De tous âges et avec leurs formes généreuses, elles rompent avec les canons de la beauté. C’est aussi une façon de leur redonner confiance, assure Gabriela Leite, qui a elle-même arrêté de se prostituer pour se consacrer à l’association. Beaucoup ont fait le choix de la prostitution, mais n’assument pas leur travail à cause du regard des autres."

Elle espère que le succès de la marque réussira à changer le regard de la société afin que la prostitution soit encadrée juridiquement. Car, si sa pratique est légale au Brésil, elle n’est pas réglementée. "Les prostituées n’ont aucun droit : ni retraite ni couverture sociale. Pourtant, ce sont des citoyennes comme les autres. A 60 ans, certaines sont encore obligées de faire le trottoir pour assurer leur quotidien. Or la concurrence des jeunes filles est rude, et les clients se font rares."

Moyen de changer la société, Daspu se veut d’abord une thérapie pour ses filles. En les mettant sous les feux des projecteurs, l’association fait beaucoup pour leur estime personnelle. Celles qui multiplient les "programmes" le soir dans les ruelles sombres de Rio pour quelques reals sont soudain traitées comme des stars. Hôtels de luxe, séances photo, voyages en avion, les filles de Daspu vivent un conte de fées et font des jalouses parmi les prostituées qui partagent le même bout de trottoir.

Jane, 32 ans et mannequin-phare de la marque, a réussi à voler la vedette à la top-model Gisele Bündchen lors de la Fashion Week de Rio en juin dernier. Aujourd’hui, on la reconnaît dans la rue. Elle se sent enfin respectée. Daspu lui a donné le courage d’avouer sa séropositivité, qu’elle cachait depuis dix ans, et l’envie de raconter sa vie dans un livre. Avec des mots crus et sans beaucoup de pudeur, elle emmène le lecteur dans l’univers méconnu et mal considéré des hôtels de passe et dit son amour débordant pour le sexe.

Pour autant, si elles s’acceptent mieux en tant que femmes, certaines ne s’acceptent toujours pas en tant que prostituées. "Quand je monte sur le podium, je me sens belle et j’oublie mon métier. J’aimerais arrêter de me prostituer pour être modèle", confie Maria. Fille de la nuit depuis plus de trente ans "par nécessité financière", elle n’aime pas prononcer le mot "prostituée" et préfère se présenter comme mannequin. Comme toutes les autres filles de Daspu, elle travaille également pour Davida en faisant de la prévention contre les MST. Deux fois par semaine, elle se rend Praça Maua, où elle écume bars, discothèques et clubs de strip-tease en distribuant des préservatifs aux clients et aux filles. Un engagement idéologique et pécuniaire qui lui rapporte 300 reals (110 euros) chaque mois.

Si le succès médiatique et marketing de la marque est indéniable, son impact sociologique et politique demeure difficilement mesurable. Depuis trois ans, un projet de loi visant à réglementer la prostitution dort dans les tiroirs du Parlement. Son auteur, Fernando Gabeira, est député fédéral du Parti des Verts et candidat aux élections législatives du 1er octobre. Surnommé "le putain de député", il approuve l’initiative de Daspu, dont les revendications sont un de ses thèmes de campagne. "Les prostituées jouent un rôle important dans la société, affirme-t-il. La prostitution doit être entendue comme une industrie et le proxénète comme un chef d’entreprise qui fournit des services à ses clients." Il espère que son projet sera à l’ordre du jour lors du prochain mandat, mais il demeure, pour le moment, peu suivi.

Les institutions ne semblent pas prêtes, en effet, à accepter un tel changement : "Le Brésil est un pays traditionaliste et conservateur, qui souffre de la mainmise des Eglises catholique et évangélique sur le pouvoir politique", explique Jacqueline Pitanguy, sociologue et présidente de l’association féministe Cepia (Citoyenneté, études, recherche, information, action). A l’opposé, la société semble sous le charme de Daspu : "La griffe est à l’image du Brésil, et surtout de Rio. Le côté décalé et l’humour qui se dégagent de la marque ont séduit les Cariocas, constate la sociologue. En France, la même initiative aurait provoqué davantage de discussions et aurait sûrement eu moins d’impact dans la société."

Pourtant, le phénomène Daspu dépasse déjà les frontières du Brésil. Avec l’espoir, pour Gabriela Leite et Flavio Lenz, d’exporter leur message. Déjà vendus dans sept pays, les T-shirts seront bientôt accompagnés d’un livret expliquant les revendications de Davida. "Tout le monde peut comprendre notre discours, car la prostitution existe dans tous les pays, confie Flavio Lenz, l’attaché de presse de l’entreprise. Nous espérons que la marque ouvrira le débat partout où nous serons vendus."

Cette déferlante vient tout juste d’arriver en France grâce à l’initiative de Modafusion, une organisation qui met en relation les créateurs français et brésiliens.

Le "concept store" Colette expose rue Saint-Honoré, à Paris, dans son espace destiné aux professionnels, des T-shirts et un bikini Daspu. Un premier pas qui pourrait lancer la marque en France si les commandes suivent. La créatrice de lingerie haut de gamme Fifi Chachnil, qui habille Madonna et Vanessa Paradis, a, quant à elle, accepté d’être la marraine de Daspu. Avec Rafaela Monteiro, elle en dessine actuellement la première ligne de sous-vêtements. Son thème : les pin-up des années 1960. La collection devrait être prête en juin 2007 et vendue en France et au Brésil.
Séduites par sa dimension sociale et éthique, les Galeries Lafayette se sont également montrées intéressées par la griffe. L’arrivée de Daspu en France ne manque pas de faire rêver les filles de Rio, qui se voient déjà gravir les podiums, suivies par les "putas" françaises.

Claire Lefebvre, Daphné Mongibeaux et Stefania Rousselle

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