COMPRENDRE LE CONCEPT GENRE

dimanche 8 avril 2007

Le genre est un concept qui a été imaginé par les féministes afin de rendre compte des relations différenciées et inégalitaires qu’entretiennent les hommes et les femmes dans nos sociétés. Le féminisme entendu comme un concept, une idéologie ou tout effort/engagement visant à mettre en lumière l’existence des discriminations dont sont victimes les femmes et à changer cette situation. De ce fait, toutes les personnes (universitaires, chercheur-e-s, militant-e-s) impliquées dans le traitement des questions touchant aux droits des femmes sont des féministes.

Par Massan d’ALMEIDA

1. Genèse du concept genre

Le genre est un concept d’origine anglo-saxonne connu sous le vocable de « gender » et qui a généré en français plusieurs expressions notamment :
relations de genre, sexospécificité, rapports sociaux de sexe, sexe social, égalité entre les sexes, égalité hommes-femmes, etc. C’est un concept qui est né à l’issue d’un long processus de l’engagement féministe à lutter contre les situations d’oppression que vivent les femmes. L’intégration du concept genre dans la pensée et les stratégies de développement a été réalisée selon des étapes bien définies. L’on est parti de l’approche Intégration de la Femme au Développement (IFD) à l’approche Femme et Développement (FED) avant d’en arriver à l’approche Genre et Développement (GED).

Le concept de l’Intégration de la Femme au Développement (IFD) ciblait la femme, parce que l’on estimait que jusqu’alors, elle était exclue de la sphère du développement. Il avait pour but de parvenir à un développement plus efficace et plus performant en prônant des projets féminins, des composantes femmes dans les projets, des projets intégrés et des activités génératrices de revenus. Malheureusement, ce concept n’a pas comblé les attentes, car il ne s’attaquait pas aux causes fondamentales qui empêchaient les femmes de participer au développement de leurs sociétés. C’est la raison pour laquelle d’autres progrès ont été réalisés et que la formule « Femme et Développement » (FED) fut élaborée.

L’approche « Femme et Développement » se fonde sur le postulat que les femmes ont toujours fait partie des processus de développement. Elle met l’accent sur la relation entre les femmes et le processus de développement plutôt que seulement sur les stratégies d’intégration des femmes au développement. Dans cette approche, la mise en valeur de la contribution des femmes est perçue comme un élément de la modernisation économique et sociale. L’accent est mis sur les rendements élevés, en termes de bien-être et de capital humain, de l’investissement dans l’éducation et la participation accrue des femmes, compte tenu notamment du retard accumulé dans ce domaine (1). Théoriquement, elle met l’accent sur l’impact social, mais en pratique et dans la conception et la mise en œuvre des projets, elle a tendance, comme l’IFD à regrouper les femmes sans analyser suffisamment les différences sexuelles et les divisions de classe, de race, ou d’ethnie qui toutes ont une influence importante sur le statut social des femmes.

C’est alors que l’approche « Genre et Développement » (GED) est apparue comme une solution de rechange et de correction des insuffisances constatées dans les autres approches. Selon cette vision, les hommes et les femmes créent et perpétuent la société. Ils déterminent la répartition des tâches, mais les bénéfices et les souffrances sont mal partagés. Car ils ont des rapports différents les uns avec les autres au sein de la société, malgré une certaine interdépendance, et évoluent dans des secteurs différents de la communauté. A cause de leurs rôles sociaux, les hommes peuvent selon leur bon plaisir restreindre ou élargir les options des femmes. Il n’est donc pas surprenant de constater que le développement se répercute de façon différente sur les hommes et sur les femmes car chaque catégorie exerce une influence différente sur les projets et les ressources. Or si l’on veut faire avancer les intérêts de la communauté, les deux doivent participer à l’identification des problèmes et des solutions. L’approche GED s’appuie alors sur l’ensemble de l’organisation sociale, de la vie économique et politique, afin de comprendre la formation des aspects particuliers de la société. Elle s’intéresse, non pas à la femme en soi, mais, à la construction sociale de genre et à l’attribution des rôles et des responsabilités spécifiques que la société attend des hommes et des femmes. Le genre n’est donc rien d’autre qu’un construit social. (2)

2. Comprendre le concept genre

Le genre en tant que concept fait référence aux rôles et responsabilités des femmes et des hommes tels qu’ils sont déterminés par la société. Il est lié à la façon dont nous sommes perçus et censés penser et agir en tant qu’hommes et femmes en fonction de l’organisation de la société et non du fait de nos différences biologiques. Ces rôles et responsabilités renvoient aux différents travaux effectués par les hommes et les femmes, à leurs besoins pratiques et stratégiques, à leurs différents niveaux d’accès aux ressources et aux différentes sphères dans lesquelles ils ou elles peuvent prendre des décisions et exercer un contrôle sur les ressources et les avantages. Ces rôles et responsabilités sont déterminés d’un point de vue social et culturel et peuvent différer d’une communauté à une autre, d’un pays à un autre. (3)

Le genre peut être défini comme un ensemble de rôles fixés par la société et culturellement variables que les hommes et les femmes jouent dans leur vie quotidienne. Il fait référence à la relation structurellement inégalitaire entre les hommes et les femmes, telle qu’elle se manifeste au niveau micro (au sein de la famille) et au niveau macro (par exemple sur le marché du travail). Il prend racine dans les valeurs traditionnelles observées par nos différentes sociétés, et a des répercussions sur la loi et les politiques de développement de nos pays. Le genre est une notion dynamique et il subit l’influence des mutations sociales ; il est parfois fonction de l’âge des acteurs, de leur niveau d’instruction, de leur origine sociale et milieu de provenance, de leur religion, etc. Cependant, bien que le genre soit une notion très variable, il renferme un dénominateur commun : l’oppression universelle des femmes.

3. L’approche par le genre

L’approche par le genre implique que l’on aborde les questions/problèmes des femmes en faisant la différence entre les particularités sexuelles biologiques et les rôles sociaux de sexe, qui sont socialement et historiquement construits. L’approche par le genre se fonde sur le principe de l’égalité entre les sexes et s’appuie sur les constats suivants :

• Les rôles des femmes et des hommes sont socialement construits, et ne relèvent pas uniquement de la biologie : le genre diffère du sexe. Par
exemple : porter les enfants est une fonction biologiquement attribuée aux femmes ; mais élever les enfants et s’occuper du ménage sont des rôles qui leur sont socialement assignés. Cependant il est important de remarquer que si les fonctions physiologiques et biologiques (le sexe) ont servi à justifier la division du travail et les différences entre hommes et femmes (le genre), il faut néanmoins bien comprendre que la division du travail elle-même n’est ni naturelle ni biologique. Les distinctions entre « masculinité » et « féminité » ne sont pas non plus naturelles : elles varient selon les pays, les régions, les cultures et les religions, et peuvent changer au cours de l’histoire.

• Les rapports sociaux de sexe et les rôles assignés aux femmes et aux hommes (et à la famille) sont en grande partie déterminés par les structures économiques, la nature de l’État et ses orientations sociales, la religion, la culture, ainsi que par les rapports étroits qu’entretiennent tous ces éléments, rapports qui peuvent eux-mêmes changer. Par exemple : Un État peut institutionnaliser et entretenir l’inégalité entre hommes et femmes par des lois et des politiques touchant le mariage, le divorce, le rôle parental, la garde des enfants, la propriété et les politiques d’assistance sociale. Cependant, si jamais une participation accrue des femmes à la vie économique et politique risque de favoriser des changements économiques qu’il juge souhaitables, on verra ce même État promouvoir des réformes le droit de la famille de manière à desserrer le contrôle des familles sur les femmes. À l’inverse, si l’évolution de la situation économique et politique indique que l’État tirera avantage d’une hausse de la natalité et d’une réduction de la participation des femmes au marché du travail salarié, on le verra alors resserrer les lois et les politiques sociales touchant les femmes.

• Le travail quotidien des hommes et des femmes, leur accès aux ressources, leur participation à la vie politique, leur expérience de la violence, leur capacité d’exercer leurs droits et, bien entendu, leur droit à la vie, diffèrent selon qu’ils appartiennent à l’un ou l’autre sexe. Par exemple : Les femmes peuvent voir leur accès aux emplois salariés interdit ou limité ; le partage des tâches domestiques entre hommes et femmes peut être inégal ; dans certaines sociétés, seuls les hommes sont appelés sous les drapeaux ; les femmes sont victimes de viol et de violence familiale en nombres disproportionnés, etc.

• Les femmes, tout comme les hommes, ne forment pas un groupe homogène et monolithique ; l’expérience de travail des hommes et des femmes, leur participation à la vie politique et économique et leur capacité d’exercer leurs droits varient en fonction de leur race, de leur classe, de leur appartenance ethnique, de leur religion, de leur statut économique, de leur orientation sexuelle, etc.

• La discrimination exercée à l’endroit des femmes et l’oppression qu’elles subissent sont systémiques et se manifestent non seulement dans les relations interpersonnelles, mais aussi dans les structures et le fonctionnement des institutions, dans les relations familiales de jure (telles que régies par le droit) et de facto (de fait et non de droit), dans l’accès aux ressources économiques et les systèmes juridiques. (4) « La violence à l’égard des femmes [par exemple] traduit des rapports de force historiquement inégaux entre hommes et femmes, lesquels ont abouti à la domination et à la discrimination exercées par les premiers et freiné la promotion des secondes, et […] compte parmi les principaux mécanismes sociaux auxquels est due la subordination des femmes aux hommes ». (5)

4. L’analyse des relations genre

Les relations entre les hommes et les femmes commencent au niveau du cercle familial où elles sont modelées, puis elles aident à modeler les autres relations à des niveaux supérieurs. En conséquence, la famille est la plus petite unité sociale qui offre une interprétation sociologique significative des relations de genre. Il existe, au niveau de la famille, divers niveaux de relations qui donnent beaucoup de renseignements sur les relations entre genres. En considérant par exemple la répartition des rôles et responsabilités dans la famille, nous serons amenées à nous poser un certain nombre de questions. Nous pouvons, en effet, analyser les diverses tâches assignées aux petites filles, aux jeunes hommes, aux jeunes femmes, aux adultes, et aux personnes âgées par rapport à celles dévolues aux hommes. Comment cette répartition est-elle faite ? Qui sont favorisés et sur quelle base ?
Qu’en est-il de l’héritage et du partage des ressources disponibles au niveau de la famille ? Sur quelles bases la distribution des ressources se fait-elle ? Est-ce en fonction de l’âge, du sexe ? Tous les membres de la famille sont-ils traités de la même manière ? Si non, sur quelle base le sont-ils, en fonction de l’âge, du sexe ? Une telle analyse mettra en lumière les questions et préoccupations liées au genre.

En résumé, l’analyse de la dimension genre permet d’étudier les multiples strates dans les relations sociales et d’identifier l’homme et la femme, l’individu et la collectivité ainsi que les interconnections complexes, qu’ils entretiennent entre eux. Elle permet :

- a) de créer une meilleure visibilité – de montrer le niveau de participation de chaque membre d’une communauté donnée : hommes, femmes, garçons et filles.
- b) d’être en mesure d’évaluer les impacts de l’homme, de la femme, des garçons et des filles sur leur communauté car, ces derniers ont toujours un impact qu’il soit pris en compte ou non.
- c) de déchiffrer la complexité du partage du pouvoir. Une analyse de genre approfondie éclaire sur ceux qui détiennent le pouvoir dans une communauté donnée et permet donc de comprendre les relations de pouvoir entre l’homme, la femme, les garçons et les filles dans une communauté, et savoir comment intervenir en cas d’injustices. (3)

Conclusion

Le genre est un construit social et un outil sociologique d’analyse, de planification et de suivi, qui vise à révéler les différences sociales et les inégalités dans les relations entre les hommes et les femmes, les garçons et les filles. Il prend le contre-pied des précédentes approches de promotion des droits des femmes, qui avaient tendance à se concentrer exclusivement sur le renforcement du pouvoir économique des femmes sans tenir compte des autres facteurs qui influent sur leur plein épanouissement. Le genre est perçu aujourd’hui, comme un concept rationnel orienté vers une nouvelle forme de socialisation plus équilibrée. Car l’approche genre s’appuie sur l’ensemble de l’organisation sociale de la vie économique et politique, afin de comprendre la formation des aspects particuliers de la société. Elle s’intéresse non pas à la femme en soi, mais à la construction sociale du genre et à l’attribution des rôles, des responsabilités et aux comportements spécifiques que la société attend des hommes et des femmes.

Références

1. Emmanuelle Le Nouvel, 2001, Comprendre le Concept de Genre in Classeur d’outils pédagogiques réalisé sous coordination de l’Ifaid 2. Claudine OTIMI, 2004, Aperçu Général sur le Concept Genre : Notion et Outils d’Analyse in « Genre - Gouvernance – Accès des Femmes au Pouvoir », AFARD Togo 3. AFARD, 2003, Recherche féministe francophone : « Ruptures, Résistances et Utopies », Echo N°12 4. Agnès Callamard, 1999, Méthodologie de recherche sexospécifique, Droits et Démocratie 5 5. Déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, UN Doc. A/RES/48/104, préambule, paragraphe 6. (New York : Routledge :
1995), p.14.

Source : AWID Carrefour Vol.6 N°8

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