Un nouveau film tunisien attire l’attention sur la loi sur l’héritage

lundi 9 février 2009

Un nouveau film tunisien assez controversé attire l’attention sur la manière dont la loi islamique détermine la répartition de l’héritage en fonction du sexe des héritiers. A la veille de la sortie de son film, la réalisatrice est sous le feu des critiques pour avoir soulevé la question des droits d’une fille.

Un nouveau film de la réalisatrice tunisienne Kalthoum Bornaz suscite le débat pour avoir soulevé la question très délicate de la loi sur l’héritage et mis en lumière l’inégalité entre les hommes et les femmes.

La réalisatrice a été accusée de ne pas respecter la charia. Bornaz a rétorqué qu’elle n’avait pas tourné Shtar Mahaba (la moitié de l’amour) pour faire sédition ou jeter un doute sur le verset coranique qui traite de l’héritage et de sa répartition entre héritiers de sexes opposés.

"Je ne place ni d’un point de vue politique, ni d’un point de vue de jurisprudence islamique", a-t-elle expliqué. "Je suis une réalisatrice et une artiste. Ce que je veux simplement, c’est parler de l’héritage selon une perspective humaine et sociale."

Avant de commencer à tourner, explique Bornaz, elle avait consulté plusieurs avocats et intellectuels musulmans, y compris certains connus pour leurs positions extrémistes.

"La question est l’objet de controverses en Tunisie et personne n’avait osé l’aborder au cinéma", a-t-elle expliqué à Magharebia. "Or, je sais qu’il existe un projet de loi qui vise à établir l’égalité entre les sexes au moment d’un héritage."

Son film raconte l’histoire de Selim et Selima, des jumeaux dont la mère est morte à leur naissance. En grandissant, Selima apprend que selon la loi, une fille ne peut revendiquer que la moitié de la part de l’héritage de son frère.

Troublée par cette loi, Selima demande à son père si la raison d’une telle disparité est que les parents n’aiment leurs filles que moitié moins que leurs fils. Son père, éduqué en France et influencé par le marxisme, lui explique que le sujet est clairement stipulé dans le Coran et dans la loi. A la mort de son père, le frère distribue l’héritage conformément à la charia. Le destin de Selima reste inconnu à la fin du film.

"Il est contraire à la sagesse, à la charia et à l’humanisme de priver une fille de l’héritage auquel elle a droit juste parce qu’elle est une femme", a déclaré à Magharebia l’actrice Sihem Mseddek, qui joue dans ce film. Elle ajoute qu’elle connaît beaucoup d’hommes qui ont accepté de répartir leur héritage de manière égale avec leurs soeurs.

Selon le scénariste Mohamed Raja Farhat, les femmes dans les sociétés islamiques sont encore aux avant-postes de tragédies sociales, économiques, intellectuelles et de développement. Ce film ne fait qu’attirer l’attention sur un problème qui existe.

"Quel mal avons-nous fait pour avoir présenté avec courage les problèmes des femmes et révélé leurs problèmes cachés ?", se demande Farhat.

Et d’ajouter : "Le fait que cette question ne puisse être débattue d’un point de vue religieux ne doit pas nous interdire de l’aborder d’un point de vue social et humain". "La réflexion devrait-elle être bannie si les fondamentalistes étaient enragés ?"

Le film participe à la sélection officielle du Festival du Film de Carthage, qui sera présentée prochainement. Dans les milieux du cinéma, on s’attend à de fortes critiques de la part des courants de pensée fondamentalistes.

Khadija Sherif, présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocratiques (ATFM), explique qu’il y a deux ans, son association avait pu récolter des milliers de signatures sur une pétition appelant à l’égalité entre les sexes en matière d’héritage. Son association poursuit son travail.

Bien qu’elle ait obtenu le soutien de partis de gauche, elle a dû faire face à une forte opposition de la part de groupes religieux conservateurs. Ses détracteurs ont qualifié l’égalité d’héritage de "violation du verset coranique et de la charia".

Les Tunisiens eux-mêmes sont divisés sur la question.

Pour Seham Al Majri, une étudiante de vingt ans, l’héritage "est une question qui doit être codifiée au-delà des différends religieux, ce qui n’est possible que par l’ijtihad d’intellectuels musulmans".

"L’héritage est une affaire de famille, et personne ne devrait pouvoir s’en mêler", explique Amal bin Brahim, une commerçante d’une quarantaine d’années.

"Ce sont les familles qui connaissent le mieux les intérêts de leurs enfants. Il n’est donc pas nécessaire débattre de la question d’un point de vue religieux ou légal", ajoute-t-elle.

Par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis

08/10/08

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