Travail militant, action collective et rapports de genre

mardi 17 mars 2009

Ce texte d’Olivier Fillieule propose de mettre l’action collective et le militantisme à l’épreuve d’une
perspective de genre, à partir d’une lecture critique de la littérature francophone
et anglo-saxonne dans le domaine. Les mouvements y sont appréhendés comme s’ils étaient « neutres »,
indifférents aux rapports sociaux de sexe qui pourtant contribuent à les
structurer.

Or, cette dimension affecte toutes les dimensions de l’action
collective, tant au niveau macro structurel des contextes et des opportunités de
mobilisation qu’au niveau meso des organisations et de leur mode de
fonctionnement, ou encore au niveau micro des logiques de l’engagement et de
la division du travail militant.

Résumé du texte

Ce texte propose de mettre l’action collective et le militantisme à l’épreuve d’une
perspective de genre, à partir d’une lecture critique de la littérature francophone
et anglo-saxonne dans le domaine. La dimension du genre dans l’étude des
mouvements sociaux et des pratiques militantes est très souvent ignorée, sinon
occultée : les mouvements sont appréhendés comme s’ils étaient « neutres »,
indifférents aux rapports sociaux de sexe qui pourtant contribuent à les
structurer.

Or, cette dimension affecte toutes les dimensions de l’action
collective, tant au niveau macro structurel des contextes et des opportunités de
mobilisation qu’au niveau meso des organisations et de leur mode de
fonctionnement, ou encore au niveau micro des logiques de l’engagement et de
la division du travail militant.


Introduction

Introduction. La leçon de Rosa Parks
Premier décembre 1955, Montgomery, Alabama. Une couturière afroaméricaine
assise aux premiers rangs d’un bus refuse de se lever pour céder sa
place à un blanc. Ce geste de refus, qui vaut à son auteure, Rosa Parks, d’être
arrêtée et condamnée, déclenche un boycott de 381 jours des transports publics
par la communauté noire de Montgomery et, de l’aveu même de Martin Luther
King, marque « l’événement déclencheur » du mouvement des Droits civiques ;
mouvement qui débouchera en novembre 1956 sur l’arrêt Browdler v Gayle
interdisant la ségrégation des races, puis sur le vote en 1964 du Civil Rights
Act, lequel interdit la discrimination dans les bâtiments et les écoles.

L’histoire de Rosa Parks telle qu’on la raconte est emblématique à plus d’un
titre des questions dont nous entendons traiter dans ce texte. En effet, en même
temps que Rosa Parks est aujourd’hui devenue une icône du mouvement des
droits civiques, l’histoire officielle de son geste la cantonne dans le personnage
de la petite employée de couleur, épuisée par un longue journée de travail, qui
sans trop réfléchir à son geste refuse de se lever, donnant l’occasion à quelques
avocats de la cause noire, dont Martin Luther King, de lancer un mouvement
politique d’envergure qui mobilisera les media nationaux et plus de 45000
personnes à Montgomery pendant plus d’un an. La réalité fut tout autre.

Rosa Parks était sans doute fatiguée ce jour-là, mais son geste n’avait rien de
spontané ni d’irréfléchi. Militante depuis 1943 à la National Association for the
Advancement of Colored People (NAACP), elle avait participé quelques mois
auparavant aux séminaires sur les droits des travailleurs et l’égalité raciale
montés par Septima Clark à la Highlander folk school de Monteagle, Tennessee
(Robnett, 1997). Par ailleurs, le choix de contester la ségrégation dans les bus
par un acte de désobéissance propre à lancer un mouvement de boycott, est le
fruit d’une longue réflexion, menée par les femmes afro-américaines
rassemblées au sein du Women Political Council, association fondée en 1946 et
qui avait depuis longtemps entamé un bras de fer avec les compagnies de bus
pour obtenir un abaissement des tarifs et une amélioration du confort. C’est ce
groupe de femmes, avec le soutien des réseaux communautaires et tout
particulièrement l’appui de deux clubs de femmes, le Club from Nowhere et le
Friendly club qui, vingt-quatre heures après le geste de Parks, se lance dans la
distribution de milliers de tracts appelant au boycott. Ce n’est que dans un
second temps et sans doute avec une certaine réticence que le NAACP reprend la
lutte à son compte (Morris, 1984).

Le choix du mode d’action lui-même, enfin,
tout comme son efficacité ultérieure, s’explique par ce qu’il touche aux aspects
les plus quotidiens de l’existence et permet de mobiliser, au travers de réseaux
articulés par les activités domestiques, un grand nombre de femmes
généralement employées chez les blancs des quartiers sud, ce qui les oblige à de
longs trajets en bus. Aussi bien, tout comme le sit-in, cette forme d’action se
distingue nettement des modes d’action reposant sur la confrontation directe et
le recours à la violence auxquels le Black Panther Party aura recours dans la
décade suivante, qualifiée si justement par Belinda Robnett de « masculine
decade » (Robnett, 1996).

On l’aura compris, tout dans l’histoire du boycott de Montgomery illustre le
poids des hiérarchies de genre dans le développement mais aussi dans l’analyse
des mobilisations sociales et politiques. L’histoire de la petite travailleuse
domestique révoltée colle parfaitement bien avec les stéréotypes de la femme et
permet « tout naturellement » d’oublier le rôle des groupes féminins dans le
lancement du mouvement des Droits civiques, leur contribution essentielle au
6
choix des stratégies d’action (le boycott et les conditions de vie au quotidien) et
au maintien de la lutte par l’activation de réseaux communautaires. Aussi bien,
l’effacement du rôle initiateur des groupes locaux de femmes au profit d’une
organisation nationale tenue par des hommes, ici le NAACP, n’est pas un cas
isolé -le lancement du fameux sit-in de Greensboro a connu le même destin- et
s’apparente àune pratique systématique de ‘confiscation’ des luttes, laquelle ne
renvoie pas seulement à la prégnance d’une conception léniniste de l’action
politique, en son temps dénoncée par Frances Piven et Richard Cloward (1977),
mais aussi aux logiques patriarcales à l’oeuvre dans les mouvements sociaux.
Ces logiques sont d’autant moins visibles qu’elles produisent une triple
invisibilisation des hiérarchies de genre et de leurs effets dans la sphère des
activités militantes. Invisibilisation dans les luttes elles-mêmes d’abord, où les
femmes, pourtant présentes, sont reléguées dans les coulisses, où les hommes
prennent si souvent le relais, dès lors que les causes émergentes semblent
devoir se développer ; invisibilisation ensuite par la manière dont se construisent
les histoires officielles des mouvements ; invisibilisation enfin du fait que les
sciences sociales sont restées longtemps androcentrées et manifestement
incapables d’identifier et de reconnaître les mécanismes genrés de division et de
hiérarchisation produits par et dans les collectifs militants.

Mots-clefs : Action collective, mouvements sociaux, militantisme, genre,
hétérosexisme

***

Pour découvrir ce rapport en entier : Travail militant, action
collective et rapports de genre par Olivier Fillieule

Traduction en anglais et allemand.

Source : Université de Lausanne

Partagez