Résoudre les problèmes des travailleuses migrantes

dimanche 21 novembre 2010

Le travail des migrants en Europe, au Moyen-Orient et en Amérique du Nord contribue énormément aux économies des pays d’origine et de destination. Ces travailleurs doivent souvent se soumettre à de dures conditions de travail dans leur pays d’accueil pour subvenir aux besoins fondamentaux de leur famille. Pour ce dossier, AWID s’est entretenue avec Charito Basa, du Conseil des femmes des Philippines, basé en Italie, à propos de la situation des travailleuses migrantes, dont la majorité travaille comme domestiques, en Italie.

Une loi d’une grande importance vient d’être adoptée à New York pour renforcer les droits des travailleurs domestiques, dont la plupart sont des migrants. Il faut toutefois reconnaître qu’aucune législation ni politique ne répond aux besoins des travailleurs migrants ni ne tient compte de l’aspect genré de leur exploitation. Amnesty International a récemment dénoncé le cas d’une mineure Sri-lankaise accusée d’avoir assassiné un bébé dont elle avait la charge et condamnée à mort en Arabie Saoudite. L’agence de protection des droits internationaux a fait ressortir l’existence de graves vices de procédure qui devraient donner lieu à l’annulation de l’accusation et de l’arrêt du tribunal.

L’AWID s’est entretenue avec Charito Basa, du Conseil des femmes des Philippines, basé en Italie, à propos de la situation des travailleuses migrantes, dont la majorité travaille comme domestiques, en Italie.

AWID : Parlez-nous de la façon dont vous avez commencé à travailler en faveur des droits des migrants.

CHARITO BASA : Je suis venue travailler comme domestique en Italie il y a 25 ans et j’ai vécu plusieurs années comme sans-papiers ; c’est pourquoi j’ai une expérience directe de beaucoup de problèmes que je dénonce aujourd’hui. J’ai été orientée, dans mon activité de plaidoyer, par des amis défenseurs des droits humains aux Philippines. Peu après mon arrivée en Italie, j’ai adhéré à une association philippine de travailleuses migrantes ; à l’époque, la plupart des travailleuses migrantes étaient sans-papiers. Après avoir connu la violence et l’exploitation dont des travailleuses migrantes font l’objet, j’ai formé, avec plusieurs autres travailleuses migrantes philippines, le Conseil des femmes des Philippines. J’ai également travaillé pour d’autres organisations des droits des femmes concernées par les problèmes des travailleuses migrantes.

AWID : Quels sont les principaux problèmes auxquels se heurtent les travailleuses migrantes que vous défendez ?

CHARITO BASA : La plupart des travailleuses migrantes en Italie travaillent comme domestiques. Un très grand nombre d’entre elles sont sans-papiers : elles n’ont pas les documents officiels leur permettant de travailler ou d’effectuer des séjours prolongés dans le pays. Ceci veut dire qu’elles vivent dans l’insécurité permanente et aussi que certains employeurs profitent de cette situation incertaine pour exploiter les travailleuses migrantes qui sont sous-payées, surexploitées ou soumises à d’autres conditions de travail injustes.

Le trafic et la violence à l’égard des travailleuses migrantes sont également des phénomènes fréquents. D’une manière générale, elles n’ont qu’une connaissance très limitée de la contraception et d’autres droits sexuels et de santé reproductive. Etant donné le contexte religieux de type conservateur dans lequel beaucoup ont été élevées et continuent à vivre, ainsi que leur statut juridique défavorisé en tant que sans-papiers, la situation des travailleuses migrantes du point de vue des droits sexuels et de santé reproductive laisse encore beaucoup à désirer.

Les domestiques sont considérés et traités comme des êtres inférieurs. La langue peut également constituer une barrière majeure : le travailleur/la travailleuse qui parle italien est mieux en mesure d’exprimer ses opinions et de négocier de meilleures conditions de travail.

Les travailleurs migrants sans-papiers n’ont pratiquement pas recours aux mécanismes formels de justice. Par crainte de représailles pour le fait de vivre illégalement en Italie, ils préfèrent ne pas dénoncer les cas de violence ou d’exploitation. Ceux-ci deviennent donc des problèmes « privés » qui sont résolus ou irrésolus au désavantage du travailleur. Heureusement, une loi vient d’être promulguée pour protéger les migrants légaux et illégaux.

Des organisations comme le Conseil des femmes des Philippines interviennent dans certains cas mais leur démarche est limitée en raison des contraintes financières et du nombre considérable de cas.

AWID : Quel est l’effet du travail des migrants aux Philippines ?

CHARITO BASA : L’économie des Philippines est très lourdement dépendante des envois de fonds des travailleurs migrants et les Philippins restés au pays sont parmi les plus grands bénéficiaires au monde des transferts de fonds effectués par les migrants En fait, il n’est pas exagéré d’affirmer que ces envois de fonds sont le moteur de l’économie du pays.

Une forte proportion de femmes des Philippines travaille comme domestique à l’étranger. La plupart d’entre elles ont des enfants et leur migration vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Amérique du Nord a un impact social considérable dans leur pays natal. Beaucoup d’enfants grandissent sans leur mère et de nombreuses familles sont désagrégées.

La migration de la main-d’œuvre a également contribué à créer une dépendance excessive aux Philippines. Je suis consciente des difficultés imposées par l’actuelle situation économique du pays pour les citoyens. Cependant, les membres de la famille restés au pays dépendent trop souvent et de façon exagérée, voire unique, des fonds envoyés par les migrants et ne s’efforcent pas assez - ou ne sont pas en mesure de le faire - pour assurer leur propre subsistance.

L’économie agricole a profondément souffert de la migration de la main-d’œuvre. Nombreux sont les paysans qui ont abandonné l’agriculture pour aller travailler à l’étranger. Ceci a des effets catastrophiques pour le développement rural. Les Philippines importent actuellement du riz, qui est l’un de ses aliments de base.

AWID : Le gouvernement des Philippines a-t-il la force suffisante pour défendre les droits de ses citoyens qui travaillent à l’étranger ?

CHARITO BASA : Le gouvernement s’est doté de politiques pour protéger les travailleurs migrants et, selon l’Organisation internationale du travail (OIT), c’est l’un des gouvernements les mieux organisés en ce sens. Toutefois, ces politiques ne sont pas toujours efficaces et, qui plus est, les Philippines n’ont pas assez de pouvoir politique ou économique pour garantir que les droits des migrants philippins soient pleinement respectés.

AWID : Quels sont les défis auxquels vous faites face dans votre travail ?

CHARITO BASA : L’Italie est actuellement gouvernée par un gouvernement de droite. La position de celui-ci en matière de migration n’est pas favorable aux travailleurs étrangers et les fonds destinés aux services de base pour les travailleurs migrants ont été réduits.

Le financement disponible pour nos organisations est très limité et ceci compromet nos efforts en faveur des travailleuses migrantes dans tout le pays.

AWID : Comment votre organisation affronte-t-elle les problèmes des travailleuses migrantes philippines en Italie ?

CHARITO BASA : Nous fournissons aux travailleurs migrants une formation en matière de finances : comment préparer un budget, comment épargner, et comment investir, etc. Nous essayons également de leur faire comprendre pourquoi ils ne doivent pas envoyer tout leur argent aux Philippines car cela contribue à créer une dépendance exagérée. En collaboration avec des ONG locales aux Philippines, nous veillons à ce que les migrants reçoivent une orientation avant leur départ afin qu’ils puissent s’adapter à la vie et au travail à l’étranger. Nous avons également élaboré un guide à l’intention des Philippins sur la façon d’acquérir et de conserver le statut légal dans le pays d’accueil.

AWID : Quelles sont les priorités immédiates en termes de protection et de promotion des droits des travailleuses migrantes ?

CHARITO BASA : Notre action, comme je l’ai mentionné plus haut, vise plusieurs priorités immédiates. Nous reconnaissons que la migration est nécessaire pour beaucoup de gens. Nous devons donc insister sur la reconnaissance et la régularisation juridique des femmes migrantes dans leurs pays d’origine et d’accueil. Nous devons créer des opportunités dans le pays d’origine de façon à ce que les gens ne se sentent pas obligés de s’expatrier pour des raisons économiques. Les états d’accueil doivent assouplir leurs politiques restrictives et permettre les visites familiales. Les migrants doivent pouvoir avoir accès aux possibilités d’emplois directement liés à leur profession ou formation.
Par Kathambi Kinoti

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Source : AWID

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