Comment construisons-nous les organisations et les mouvements féministes ?

Un compte-rendu de la récente publication de Zed Books/AWID : Construction d’Organisations et de Mouvements Féministes : Perspectives Mondiales.
Photo : J. Gendrin, Sénégal, 2007

Ouvrage édité par Lydia Alpízar Durán, Noël D. Payne et Anahi Russo

Compte-rendu de Rochelle Jones

En 2003, l’AWID a lancé son programme sur les Organisations et les
Mouvements féministes dont une partie est axée sur le perfectionnement des
connaissances et des expériences existantes. La nouvelle publication « 
Construction d’Organisations et de Mouvements Féministes : Perspectives
Mondiales » est le résultat d’un appel à contribution lancé par l’AWID fin
2003 jusqu’au début 2004 dans le but de cerner et de documenter l’évolution
réelle dans ce domaine.

Sur la base de 144 contributions provenant de 42 pays différents, ce livre
révèle la multiplicité des actions entreprises par les organisations et les
mouvements féministes dans le monde entier. Ces contributions permettent
également d’extrapoler les problèmes cruciaux et des processus qui peuvent
être utilisés pour renforcer davantage les agendas féministes face aux
enjeux sans précédent que posent, pour les droits des femmes, la
progression du fondamentalisme, de la pauvreté et du militarisme, ainsi que
la réduction du financement.

Reconnaître la potentialité de perspectives diverses qui sont mises en
relief dans ce livre — qui va bien au-delà de cela — soulève des
questions et jette la lumière sur des problèmes délicats. Dans
l’introduction, Lydia Alpízar Durán, directrice exécutive, donne le ton à
la publication et aborde les trois principales questions : pourquoi
accordons-nous tant d’importance à la construction de mouvements féministes
et au renforcement des organisations pour le changement social, économique
et culturel ? Quels sont les principaux problèmes et perspectives détectés
durant l’élaboration de ce livre ? Et quel va être notre évolution future
 ?

L’enquête virtuelle menée par l’AWID en 2006 — « Où est l’argent pour les
droits des femmes ? » — a révélé que « 87 % des presque 1000 organisations
féministes et de femmes ayant répondu à l’enquête ont été créées au cours
des 16 dernières années ». Étant donné la nature relativement jeune de ces
organisations, Lydia Alpízar Durán affirme qu’ « il est indispensable
d’analyser et de documenter notre expérience en matière d’organisation et
de construction de mouvements pour assurer le transfert de connaissances et
d’expérience » (p. 3). « Construction d’Organisations et de Mouvements
Féministes : Perspectives Mondiales » ouvre des espaces de réflexion et de
discussion dans le but d’aider nos organisations et nos mouvements à
évoluer.

Le livre aborde plusieurs grands thèmes :

Section 1 : Remettre en question le pouvoir et repenser le leadership.

Cette section a pour but de définir le leadership de façon flexible, de
même que la façon dont les organisations féministes et de femmes
construisent et appliquent différents modèles de leadership pour faire face
au pouvoir dans la pratique.

Par exemple, la contribution envoyée par Andréa D’Atri (p.15) concerne
l’histoire de Pan y Rosas (Pain et Roses), une organisation de femmes née
dans le contexte d’une Argentine profondément divisée qui a commencé comme
un groupe de 10 femmes qui voulaient défendre les droits des travailleurs
et, en prenant de l’ampleur, a contribué à la repolitisation du mouvement
des femmes. Leur détermination étonnante dans un climat dans lequel la « 
criminalisation de la contestation sociale » était la règle en Argentine
montre à quel point les différents combats des femmes sont interdépendants
et le leadership collectif est déterminant pour amorcer les changements et
remettre en question le pouvoir.

Section 2 : Reconsidérer les pratiques organisationnelles

Les pratiques organisationnelles peuvent être influencées par les valeurs
de ceux qui les appliquent. Cette section examine le degré d’intégration
des valeurs féministes aux pratiques organisationnelles et cherche à
déterminer la façon dont (et si) ces valeurs se traduisent dans la pratique
féministe.
Dans sa contribution, Nicholas Piálek affirme que la structure du discours
féministe a une forte incidence sur « la façon dont il est assumé et mis en
pratique par le personnel au sein d’une organisation » (page 79). Piálek se
penche, comme étude de cas, sur le programme de prise en compte des
perspectives de genre au sein d’une organisation internationale, Oxfam GB
et explique que ce programme n’a pas réussi à faire sentir l’analyse de
genre comme une responsabilité de tous les membres du personnel,
principalement à cause du fait que la terminologie de genre a été présentée
et par conséquent construite comme une terminologie technique et donc comme
un domaine réservé à « l’expert » en genre : « le genre... est devenu une
enclave de connaissances dotée de ses propres instruments, cadres
opérationnels et jargon qui ont contribué à sa plus grande étanchéité. Ce
type de discours revient à écarter les membres « ordinaires » du personnel
et implique un transfert effectif de responsabilités de l’application du
critère de genre et développement des membres du personnel à « l’expert »
(page 80).

Section 3 : Construire des capacités organisationnelles et des ressources

Il est impérieux d’optimiser la capacité et les ressources de nos
organisations et de nos mouvements pour la réalisation de nos objectifs.
Ceci peut constituer un enjeu considérable dans le contexte actuel de
réduction du financement pour le travail des droits des femmes. Dans cette
section, les auteurs des contributions partagent leurs expériences en
matière de renforcement des capacités et expliquent comment elles ont donné
la priorité à leurs fonds et à leur énergie. Par exemple, Pramada Menon
présente l’expérience du travail de CREA (Creating Resources for
Empowerment in Action - Création de Ressources pour le Renforcement dans
l’action), une organisation de défense des droits humains des femmes basées
à Delhi, en Inde (p.109). Leur programme de leadership à base communautaire
a commencé par une analyse détaillée des besoins locaux pour passer à une
vision holistique de CREA et aborder des thèmes comme la discrimination, la
justice et le manque d’accès à l’information. Menon souligne le processus
suivi pour développer le programme, ainsi que certains des problèmes
rencontrés. Cette étude souligne également l’importance des valeurs
individuelles et celle de la propriété des problèmes plutôt qu’une simple
approche basée sur un processus.

Section 4 : Élargir la base de support des mouvements

Lydia Alpízar Durán affirme que « la construction de mouvements et
l’établissement d’une base de support pour nos agendas et nos causes n’ont
pas été considérés comme des thèmes prioritaires par des milliers
d’organisations féministes et de femmes » (p.7). Cette section est
consacrée à la présentation collective de diverses contributions
innovatrices et exemplaires du Pakistan, du Zimbabwe, d’Allemagne, de Corée
et de Roumanie. Par exemple, l’article rédigé par Camelia Blaga sur la
diffusion des valeurs féministes en Roumanie s’inscrit dans le contexte
d’un pays où « la féminité reste principalement associée à la beauté, au
mariage avec le « prince charmant » qu’il faut satisfaire et pour lequel il
faut avoir l’air sexy » (p.160).

Blaga analyse l’action menée par une organisation de femmes appelée ALEG —
ce qui signifie « je choisis » en roumain — et du festival sur l’égalité
entre les sexes qu’elle a organisé avec beaucoup de succès pour venir à
bout des stéréotypes sexistes parmi les jeunes. La stratégie appliquée pour
construire une base de soutien consiste à « jeter des passerelles, contacter
différents acteurs locaux ainsi qu’internationaux... collecter des fonds,
recruter des bénévoles, trouver des partenaires locaux et susciter
l’attention des médias » (p. 162).

Cette approche non conventionnelle a poussé l’ALEG à chercher des idées
originales pour le festival. Pour les matérialiser, l’organisation a eu
recours à ce que Blaga appelle la « force du travail effectif en réseau »,
à savoir ne pas avoir peur de partager des projets avec d’autres
partenaires.

Section 5 : Une action soutenue dans les situations de conflit

Malheureusement, une grande partie du travail des droits des femmes se
réalise dans un climat de conflit. Comment pouvons-nous soutenir notre
action lorsque les communautés et les activistes sont déjà sous la pression
de graves problèmes politiques ? La section 5 du livre se penche sur les
perspectives de féministes israéliennes et palestiniennes, ainsi que sur
l’expérience d’organisations de femmes en Colombie et en Indonésie.

La stratégie de la « maternité » en Indonésie qui est une contribution de
Monika S. W. Doxey (p. 209) est un exemple particulièrement novateur de la
façon dont le travail des droits des femmes a pu être maintenu en Indonésie
durant les périodes de fortes convulsions politiques : le concept de
maternité a été utilisé de façon stratégique comme identité essentialiste à
la fin des 30 ans de gouvernement autoritaire de Suharto. Les quatre
contributions présentées dans cette section soulignent toutes les
difficultés auxquelles se heurte le travail des droits des femmes dans un
contexte de conflit prolongé et apportent des idées intéressantes quant aux
stratégies de résilience et de détermination.

Section 6 : Les campagnes comme instruments de construction des mouvements

La dernière section du livre aborde ce qui constitue, pour de nombreuses
féministes, le noyau de leur action et souligne l’importance des campagnes
et du plaidoyer pour la construction de mouvements, ainsi que leur étroite
relation avec la construction de leur base de support. S’il est vrai que « 
toutes les formes de renforcement organisationnel ne contribuent pas
nécessairement à la construction de mouvements, et que ceci est aussi vrai
pour les campagnes... celles-ci constituent un instrument potentiellement
énorme pour contribuer aux principaux processus de construction de
mouvements » (p.9).

Dans sa contribution, Titi Sallam nous fait connaître la campagne menée au
Nigeria pour protester contre la condamnation à mort de trois jeunes femmes
en vertu de la charia. La campagne qui a été reprise à l’échelon
international a non seulement conduit à l’annulation des trois
condamnations à mort mais a également servi à construire le mouvement des
femmes au Nigéria et a suscité une prise de conscience quant aux droits des
femmes et leur accès à la justice sous la charia.

Le livre « Construction des Organisations et des Mouvements Féministes :
Perspectives Mondiales » présente un caractère multidimensionnel et ouvert
capable d’informer et d’inspirer le travail des droits des femmes. Dans ce
compte-rendu de lecture, nous n’avons abordé que quelques-unes des 144
contributions présentées mais il est possible de dégager un élément commun
qui est la stratégie d’inclusion, à savoir faire participer chaque personne
à tous les différents niveaux du combat, tant les auteurs que les victimes,
les personnes opprimées que celles qui sont libres/libérées. Comme le
souligne Lydia Alpízar Durán, « Nous devons inventer de nouvelles manières
de nous organiser tout en préservant les enseignements de notre longue et
riche histoire de développement organisationnel ... en créant des espaces
pour des débats politiques portant spécifiquement sur la construction de
notre pouvoir collectif pour défendre et continuer à promouvoir notre
vision des mondes que nous aimerions construire en tant que femmes » (page
10).

Notes
Construction des Organisations et des Mouvements Féministes : Perspectives
Mondiales, édité par Lydia Alpízar Durán, Noël D ; Payne et Anahi Russo.
Publié par Zed Books, mai 2007

AWID Carrefour Semaine du 1er janvier 2008

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