Dans femmes de pouvoir, il y a femmes

Est-ce un mouvement ? Une idée ? Une pensée ? Est-ce une philosophie ou plus simplement une prise de conscience ? Une conscience qui, partagée au-delà des frontières et même des continents, pourrait devenir force, levier, moteur ?... Un reportage du Forum des femmes de Deauville (du 11 au 13 octobre, Le Monde).

LE MONDE | 16.10.07

Quelque chose en tout cas est apparu, ce week-end, au Forum des femmes de Deauville (du 11 au 13 octobre), qui n’a pas encore de nom ni de reconnaissance officielle, pas encore de théoricien, encore moins de grand prêtre ou prêtresse, mais qui s’est imposé au bon millier de participantes venues de 70 pays comme une sorte d’évidence et de douce certitude : l’émergence d’un nouveau féminisme. Ou, selon l’expression d’Aude Zieseniss de Thuin, la fondatrice de cette manifestation, la volonté d’un "chemin au féminin".

Mais le terme est trop faible pour qualifier ce désir, si ardemment exprimé dans les déjeuners et débats de Deauville, de peser collectivement sur la marche du monde ; d’influencer voire d’inverser le cours des choses, d’imposer une vision, des valeurs et des priorités qui, pour les participantes - et les participants (15 %) - soient de nature plus "féminine".

D’être entendues et de s’engager. Ensemble. En tant que femmes. Aucune agressivité à l’égard de la gent masculine, aucune stratégie de bataille, mais la conscience plutôt ravie d’une sensibilité commune aux femmes, la revendication d’un autre regard sur la mondialisation et, surtout, un sentiment d’urgence dans l’expression d’autres préoccupations trop longtemps passées sous silence dans un monde dominé par les hommes.

"Je crois sincèrement que si les femmes se mêlaient d’économie, le monde serait dans un meilleur état, a affirmé avec flamme la vice-présidente d’Afrique du Sud, Phumzile Mlambo-Ngcuka, dès le premier soir. Nous pouvons changer la politique, le business, les institutions multilatérales ! Tout le monde serait gagnant !" Applaudissements assurés. D’autant que la dame, souriante et rebondie, a proposé que toutes les femmes de la planète fassent l’expérience de rester au lit la même journée. Juste pour le plaisir de voir le chaos engendré par leur geste. "Les enfants, l’école, les repas, les transports, les commerces... Vous imaginez l’état du monde ?"

Elles imaginaient. Comme elles se plongeaient avec passion dans les débats de ce troisième "Davos féminin" : quelle confiance dans les médias et gouvernements ? Comment renforcer la cohésion sociale ? Comment préserver les systèmes de santé ? Quels défis posés par le changement de climat ?... Les nombreux panélistes - Anne Lauvergeon (Areva), Ana Palacio (Banque mondiale), Laurence Parisot (Medef), l’environnementaliste chinoise Liao Xiaoyi Sheri, l’ancienne ministre Elisabeth Guigou ou... Carlos Ghosn (Renault-Nissan) - avaient intérêt à être concrets et directs, car la salle, très attentive, les interpellait sans ménagement, ou s’impatientait, consciente que là n’était pas le plus intéressant.

Car c’est dans les couloirs, les coins café et autour des repas que se révélait l’esprit du forum, l’ouverture, la curiosité des femmes les unes pour les autres, la simplicité des échanges. Une introduction, et les questions fusaient, les rires aussi, les confidences - sur le travail, un parent vieillissant, des enfants -, sans souci de statut social, de nationalité ou de hiérarchie. "Lors d’une réunion de dirigeants masculins, la rivalité et la méfiance sont omniprésentes, souriait le financier Jean-Luc Allavena, bluffé par l’atmosphère. Les mecs ne peuvent pas s’empêcher de se jauger !"

Pas ici, assurait Patricia Barbizet, directrice général d’Artemis et vice-présidente du conseil d’administration du groupe Pinault : "Le plaisir de la rencontre, voire de la transmission, du parrainage, est sincère et authentique. Il y a aussi ces points communs évidents entre nous, une similitude de parcours et d’obstacles déjoués. Et l’envie de s’interroger ensemble sur ce que nous faisons de ce pouvoir, sur notre possible contribution commune."

Le projet est à mûrir, mais l’idée d’un "nouveau féminisme" ne déplaisait pas à la chef d’orchestre Laurence Equilbey, invitée par Orange, son mécène. "Mais un féminisme solidaire et affectueux. Les femmes ont gagné leur légitimité. Leur combat d’aujourd’hui vise donc davantage à l’harmonie." Ce n’est pas par hasard si les entreprises cherchent à recruter davantage de femmes à leur tête, estime Floriane de Saint-Pierre, présidente fondatrice d’un cabinet de recherche de dirigeants dans le secteur du luxe : "Les valeurs qu’elles incarnent, leurs préoccupations naturelles concernant la paix, la santé, l’environnement, la bioéthique, voire la liberté, sont pile dans l’air du temps ! Le monde du XXIe siècle sait confusément que ces idées sont désormais vitales."

Les femmes préservent la vie. Les femmes se projettent toujours dans le long terme. "Le premier ministre Zapatero l’a bien compris, clamait la styliste espagnole Agatha Ruiz de La Prada, au gouvernement, au Parlement, dans les entreprises, partout, il introduit la parité. Et il transforme l’Espagne ! Il en fait un pays moderne, dynamique, responsable. Et l’un des moins machos du monde." Mais le Costa Rica aussi, affirmait son ambassadrice. "Plus de 40 % des sièges du Parlement sont occupés par des femmes. Et vous n’imaginez pas combien les quotas, voulus il y a vingt ans par le président Arias, ont galvanisé les filles et leur soif d’éducation !"

Galvanisées ? C’est exactement ce qu’étaient les femmes à l’écoute d’autres participantes ou devant l’exposé de nombreux projets sociaux, éducatifs ou humanitaires soutenus par de grandes fondations (Cartier, L’Oréal, Elle, JP Morgan...).

Galvanisées, toutes, par Soukeyna Ba, cette Sénégalaise qui a mis au point, en 1987, une structure capable d’offrir aux femmes des microcrédits, de les accompagner, de gérer leur épargne, et qui, aujourd’hui, a donné des ailes à plus de 120 000 entrepreneuses, transformant le destin de trois générations. "Quand les hommes ont de l’argent, ils vont faire la cour à gauche et à droite, s’achètent une belle voiture ; l’argent des femmes revient toujours à la maison et sert à financer le plus haut possible l’éducation des enfants."

Galvanisées par Runa Khan, la jolie Bangladaise qui a transformé une péniche française en navire-hôpital desservant les îles délaissées du Brahmapoutre (4 millions de personnes et pas un seul médecin), créé une centaine de dispensaires et organisé l’école pour 150 000 enfants. "A nous de relever le niveau dans ce monde d’hommes où l’individualisme est roi ! Les femmes savent bien que la gentillesse, l’éthique, la compassion - qu’ils prennent pour de la faiblesse - sont des valeurs déterminantes."

Galvanisées, enfin, par May Chidiac, la journaliste de télévision libanaise qui a perdu un bras et une jambe dans un attentat et a repris sa place dans les studios par défi envers les terroristes ; et puis par Sarane Daraba Kaba, pharmacienne et ancienne ministre de Guinée, qui aimerait créer une internationale féminine pour remettre l’humain au coeur du développement "et créer des connexions interpersonnelles entre femmes de différents pays", plus efficaces "que n’importe quel autre réseau".

Deux enquêtes intéressantes ont été publiées dans le cadre du forum. La première - portant sur la perception de la corruption en France, en Allemagne, en Italie, et aux Etats-Unis - montre que les femmes témoignent d’une sensibilité plus forte à l’existence de ce phénomène ; qu’elles sont partout perçues comme moins susceptibles que les hommes d’en être à l’origine et plus susceptibles d’y résister ; qu’elles sont donc logiquement considérées comme bien placées pour la combattre.

La seconde affirme que les entreprises qui ont une plus forte représentation de femmes dans leurs comités de direction ou dans leurs équipes de management sont aussi les plus performantes. A Deauville, faut-il le préciser, personne n’en doutait.

Annick Cojean
Article paru dans l’édition du 17.10.07.

Dans la même rubrique :

Communauté

  • Devenir membre
  • Se connecter
  • Nos membres
  • Le genre se bouge
  • Publier un article

infoGENRE

S'abonner à la newsletter