Dis-moi, « le genre, ça veut dire quoi ? » de Marie-Victoire Louis.

"Le genre, ça veut dire quoi ?" J’ai alors cherché à voir comment ce mot était actuellement employé, essentiellement dans le domaine des recherches en sciences sociales, mais aussi dans le domaine politique, les deux n’étant pas - en l’occurrence - dissociables.

Et voici ce que j’ai - notamment - lu :

I. J’ai lu que pour certain-es le genre était un concept2 ; pour d’autres, un appareillage, une approche, une base, un catalyseur, une composante, une catégorie d’analyse, une condition, une dimension, un domaine, un enjeu, une épistémologie, une idéologie, un langage, un mécanisme, une notion, un outil analytique, un paradigme, une perspective, une problématique, une question, un révélateur, un rôle, un système, une thématique, une variable, un vecteur de valeur…

II. J’ai lu que l’on distinguait les études/recherches genre, de genre et sur le genre ; que l’on parlait de genre ou du genre ; que le mot était au singulier et/ou au pluriel.

J’ai lu aussi qu’il y avait des études/recherches sur les rapports de sexe et de genre, sur les rapports sociaux de genre, sur les gender studies et les gender studies à la française…

III. J’ai lu qu’il y avait des recherches :

Concernant le genre du monde, le genre de la nation, le genre de la politique, le genre des lettres, le genre en Mauritanie, le genre aux Etats-Unis, le genre des politiques publiques, le genre de l’emploi de proximité, le genre des politiques du temps de travail, le genre du capital social, le genre des territoires, le travail du genre…

Mais aussi sur : genre et action politique, genre et bioéthique, genre et citoyenneté, genre et commerce, genre et création, genre et culture, genre et droit de la famille, genre et eau, genre et économie, genre et égalité, genre et emploi, genre et empowerment, genre et espaces publics, genre et fait religieux, genre et familles, genre et grammaire, genre et justice sociale, genre et marché du travail, genre et militantisme, genre et mode d’entrée dans l’action collective, genre et mondialisation, genre et mort de la culture chrétienne, genre et multiculturalisme, genre et mutations, genre et pauvreté, genre et politique, genre et pouvoir, genre et publicité, genre et rapports sociaux, genre et rapports sociaux de sexe, genre et société, genre et relations internationales, genre et retraite, genre et sexisme, genre et temps de travail, genre et trafic d’êtres humains, genre et transition, genre et transport rural, genre et ville, genre et violences…

- Et, enfin sur des articulations plus complexes telles que : Emploi, genre et migration ; genre, socialités et santé ; savoir, genre et rapports sociaux de sexe ; société, famille et genre ; femmes, genre et sociétés ; genre, violences et santé ; travail, genre et société ; changement social, genre et population ; démographie, genre et société ; genres, art et création ; genre, action humanitaire et développement ; culture, religion et genre ; genre, violences sexuelles et justice ; immigration, féminisme et genre ; violences, insécurité et genre ; genres, violences et crises…

- J’ai lu que de nombreuses recherches traitaient du genre social et genre sexuel, beaucoup moins de classes et genre, et, plus récemment, que la question des rapports entre race et genre était posée : on traite ainsi de race, genre et sexe ; race, genre et classes ; races, castes et genre…

IV. J’ai lu qu’il fallait penser le genre ; accepter les prémisses d’une influence de l’appartenance du genre sur la vision du monde ; que le genre devait être analysé, compris, exploré, exploité, intégré, théorisé ; qu’il fallait chausser les lunettes du genre ; avoir une attention spécifique au genre ; promouvoir les questions relatives au genre ; transmettre les études genre…

J’ai lu que le genre oblige à repenser les catégories et schémas d’analyse ; que les rapports de genre traversent tous les domaines ; que les problématiques de genre se succèdent, se chevauchent, se croisent et s’affrontent ; que le genre avait des vertus heuristiques ; que les représentations de genre participent à la création des réalités sociales et économiques ; que le droit de penser le genre s’était affirmé ; que nul-e n’est censé-e ignorer le genre…

V. J’ai lu que l’on se posait de nombreuses questions sur le genre : La recherche peut-elle faire l’économie du genre ? Comment corréler le sexe au genre ? Quel genre pour l’égalité ? Le genre a t-il un impact sur les politiques ? Quels sont les effets du genre ? Quels recoupements peut-on faire entre le sexe et le genre ? Quel avenir pour le genre ? Faut-il parler d’identité de sexe, d’identité sexuée ou d’identité de genre ? Peut - on penser la science sans conscience de genre ? Genre ou sexe, à qui ça profite ? …

(...)

Je ne pense pas nécessaire de prolonger plus avant ce - partiel - recensement.

Si j’ai voulu procéder à ce petit travail, c’est parce que, depuis des années, je ressens un grand malaise concernant l’emploi de ce mot.

Aujourd’hui, j’éprouve donc le besoin de dire ce que je sentais, ce que je savais depuis longtemps sans m’être plus avant investie dans la déconstruction et donc dans la critique de ce terme - et ce que beaucoup pensent sans oser le dire, tant ce mot a envahi les institutions, les politiques et les recherches depuis des années - à savoir que ce mot en lui-même ne veut [plus ?] rien dire…

Mon malaise est devenu confirmation : les tentatives de faire du « genre » un concept ont échoué. Le genre n’est pas un concept, ce terme étant pris dans la signification - minimale - d’une « élaboration intelligible et opératoire dans un champ théorique défini ».

Mais plus profondément et sans pour autant qu’il soit nécessaire de partager mon analyse critique - c’est-à-dire au seul constat de l’extrême confusion que l’emploi de ce terme a permis, justifié et entretenu - il me semble qu’il est grand temps de s’interroger sur :

Les raisons politiques de la disparition d’autres problématiques, concepts, mots ["femmes", "féminisme" et "patriarcat" étant sans doute les plus signifiants] auxquels il s’est progressivement mais rapidement et si efficacement substitué…

Le rôle, la fonction politique qu’a joué son introduction dans le domaine de la pensée, dans le domaine politique…

Comment ne pas voir - sans être ni épistémologue, ni même féministe - ce qui se joue dans le passage de l’analyse fondée sur la substitution du mot genre à une analyse fondée sur la reconnaissance que les violences masculines à l’encontre des femmes sont indissociables de la prise en compte de leur codification politique et juridique patriarcale ?

Comment ne pas voir que parler de : genre et violences à l’encontre des femmes, femmes victimes de violences de genre, violence domestique et de genre, violences liées aux discriminations de genre, genre et violences faites aux femmes, violences de genre, violences liées au genre, violences basées sur le genre, violence de genre, le genre des violences…évacue la question du sexe des auteurs de ces violences ?

Qu’il en est de même des analyses évoquant la dévalorisation par les violences du genre féminin ; considérant que les violences envers les femmes sont une question centrale des études de genre ; affirmant la nécessité de penser la violence à partir des femmes et du genre ; déclarant que la violence fondée sur le genre est synonyme de violence exercée contre une - ou des - femme-s …

En conclusion, pour répondre à ceux et à celles qui répondent à cette critique - qui n’est pas neuve et dont je n’ai pas, tant s’en faut, le monopole - qu’en utilisant ce terme, ils/elles n’ont pas pour autant abandonné la prise en compte dans leurs analyses, du patriarcat, de la domination masculine, des rapports de domination entre les sexes, de [la critique de] l’égalité entre les hommes et les femmes… - ce qui est incontestable - je dis que la question ne me paraît pas devoir être posée en ces termes.

Je considère que la question théorique, politique centrale est que l’emploi de ce terme permet de produire des analyses qui font abstraction des rapports de domination patriarcaux. Plus encore, dès lors que l’on reconnaît - ce qui est difficilement niable - que tous les rapports de domination ont été construits sur l’évidence de la domination patriarcale, alors l’emploi du mot genre permet non seulement de faire abstraction des dits rapports, mais aussi de tous les autres.

En conséquence, dès lors que ce mot est légitimé - et ce quel qu’en soit l’articulation avec d’autres outils d’analyse - l’analyse du monde peut ainsi être conceptuellement libérée de toute prise en compte non seulement du système patriarcal mais, en sus, de tous les systèmes de dominations fondés et structurés par lui.

Le mot genre peut donc être employé - et il l’est, incontestablement - pour justifier, légitimer l’absence de tout rapport de domination, de tout système de domination, de toute pensée de la domination, de toute domination. Et donc de tout pouvoir.

Pour lire l’article en entier : site Marie-Victoire Louis

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