Il y a soixante ans, les Françaises votaient pour la première fois

LE MONDE | 28.04.05 | 14h13

Il a suffi de quelques mots pour que le suffrage devienne vraiment universel. Près d’un siècle après le suffrage universel masculin, institué en 1848, une ordonnance signée à Alger, le 21 avril 1944, par le général de Gaulle, accordait le droit de vote aux femmes : "Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes" , proclamait-elle. Un an plus tard, le 29 avril 1945, les Françaises glissaient pour la première fois de leur histoire un bulletin dans l’urne à l’occasion des élections municipales.

Ce geste en faveur de l’égalité arrivait bien tard : les Néo-Zélandaises votaient depuis 1893, les Australiennes depuis 1902, les Canadiennes depuis 1917. Au lendemain de la Grande Guerre, une vague de réformes avait couronné l’action des "suffragettes" et salué la participation des femmes à l’effort de guerre en leur accordant le droit de vote en Grande-Bretagne, en Pologne, en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Belgique et aux Etats-Unis. Ces pays avaient ensuite été rejoints par le Liban, l’Inde, la Turquie, le Brésil, les Philippines ou la Suisse.

Mais la France, elle, continuait à traîner les pieds. Les réticences étaient anciennes : à la fin du XVIIIe siècle, la Révolution avait refusé le droit de vote aux femmes et leur avait même interdit, en 1795, toute réunion politique et tout rassemblement à plus de cinq dans la rue. "En général, les femmes sont peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses, affirmait, en 1793, le député Jean-Baptiste Amar. Et si, chez les anciens peuples, leur timidité naturelle et la pudeur ne leur permettaient pas de paraître hors de leur famille, voulez-vous que, dans la République française, on les voie venir au barreau, à la tribune, aux assemblées politiques comme les hommes ; abandonnant, et la retenue, source de toutes les vertus de ce sexe, et le soin de leur famille ?"

LES PARTIS RESTENT MASCULINS

En 1848, la France adoptait le suffrage universel, mais elle le réservait aux hommes. Un petit siècle plus tard, la Chambre des députés défendait à plusieurs reprises le suffrage des femmes en 1919, 1925, 1927, 1932 et 1935 ! , mais ces propositions étaient toutes mises en échec par le Sénat. Et, en 1936, le Front populaire se contentait d’un geste symbolique : Léon Blum nommait trois femmes sous-secrétaires d’Etat, prouvant que l’on pouvait alors, comme Irène Joliot-Curie, appartenir au gouvernement, être titulaire du prix Nobel... et n’être ni électrice ni éligible.

Soixante ans après le scrutin de 1945, le vote des femmes ne se distingue plus, ou presque, de celui des hommes : aujourd’hui, les taux d’abstention sont proches et l’équilibre droite-gauche est à peu près semblable. Une exception : l’extrême droite. Depuis que Jean-Marie Le Pen est candidat à l’élection présidentielle, le pourcentage d’hommes qui ont voté pour lui a toujours été supérieur d’au moins six points à celui des femmes. Et le 21 avril 2002, si les électrices n’ont pas qualifié le président du Front national pour le second tour, alors que les hommes l’ont placé en tête, devant Jacques Chirac.

Ces réticences sont particulièrement fortes chez les femmes retraitées, veuves et âgées, et chez les femmes jeunes, célibataires, diplômées, salariées du public et parisiennes. Pour décrire ces "deux France de l’anti-lepénisme féminin" , la chercheuse Mariette Sineau invoque le catholicisme et le féminisme : "Le catholicisme, en professant des valeurs humanistes et universalistes, s’oppose à l’idéologie xénophobe du Front national" tandis que "le féminisme, entendu comme l’idée d’égalité entre les sexes, s’oppose de façon radicale à l’idéologie sexiste du Front" (Le Nouveau Désordre électoral, les leçons du 21 avril 2002, Presses de Sciences Po, 2004).

Aujourd’hui, le paysage politique est loin d’être égalitaire. "Si le droit de vote est pleinement exercé, l’éligibilité demeure encore, pour une large part, hors de portée" , résume Janine Mossuz-Lavau, directeur de recherche au CNRS (Cevipof), dans le Dictionnaire historique de la vie politique française (PUF, 2004).

Instaurée en l’an 2000, la parité a permis de porter au pouvoir une nouvelle génération de femmes dans les élections au scrutin proportionnel de liste les européennes, les régionales, les municipales dans les villes de plus de 3 500 habitants, mais à l’Assemblée nationale, où la loi prévoit de simples pénalités financières, l’échec est patent : en 2002, la part des fem-mes est passée de 10,9 % à 12,3 % (Le Monde du 8 mars).

Le déséquilibre est tel que la députée (UMP) de Moselle, Marie-Jo Zimmerman, rapporteure de l’Observatoire de la parité, a déposé, à l’occasion du soixantième anniversaire du vote de 1945, cinq propositions de loi destinées à favoriser la "dynamique paritaire" . "En l’absence de dispositions contraignantes, les partis politiques ne font rien pour améliorer la situation, constate-t-elle. Il est donc illusoire de spéculer sur leur bonne volonté pour faire avancer les choses."

Les partis restent encore majoritairement masculins : les femmes représentent 35 % des militants à l’UMP, près de 39 % au PS. "Ce qui a trait au pouvoir est encore perçu comme naturel pour les hommes, moins pour les femmes, explique Réjane Sénac-Slawinski, déléguée nationale à la parité au PS. Aujourd’hui encore, on accepte que les femmes s’installent dans la sphère publique à condition qu’elles continuent à assumer la sphère privée. Cela constitue un obstacle à l’implication des femmes dans la vie politique."

Même si elles militent, les femmes peinent souvent à accéder aux instances dirigeantes des partis : l’UMP compte seulement 18 % de femmes parmi les secrétaires nationaux thématiques et 21 % parmi les secrétaires nationaux fonctionnels. "Nous essayons de mettre au point des règles favorisant la parité, explique Bérangère Poletti, députée (UMP) des Ardennes et secrétaire nationale à la place des femmes. Mais il faut une volonté politique forte, car les responsables ne voient pas pourquoi ils devraient céder leur place à des femmes."

Au PS, depuis le congrès de Dijon, les instances dirigeantes doivent comporter au moins 40 % de femmes. "Cela a permis de féminiser la direction, constate Barbara Romagnan, membre du bureau national, qui vient de publier Du sexe en politique (Ed. Jean-Claude Gawsewitch, 252 pages, 19,50 euros). Mais les mentalités sont longues à bouger : beaucoup de femmes hésitent encore à prendre la parole en public et beaucoup d’hommes continuent à avoir, parfois sans s’en rendre compte, des réflexes sexistes."

Anne Chemin Article paru dans l’édition du 29.04.05

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