Intégrer le « genre » dans l’approche-projet : entre l’engouement dans les discours et la surcharge dans les pratiques…

Communication à l’occasion de 25 ans du Master/DESS : Analyse de projets Agricoles, industriels, sociaux et de l’environnement, université de Rennes 1, 28 octobre 2006.

Elisabeth Hofmann,
Consultante/formatrice,
Professeure associée à l’université Bordeaux 3,
Coordinatrice réseau Genre en Action

Résumé :
L’intégration du « genre » dans l’approche-projet représente un défi de taille. Il est d’abord indispensable de fonder l’élaboration d’un projet sur la compréhension des rapports de genre dans la société concernée. Ensuite, la prise en compte du genre implique la formulation d’un objectif (souvent secondaire) de réduction des inégalités entre femmes et hommes et la coexistence d’objectifs crée un certain nombre de difficultés dans la démarche de planification par objectifs, propre à l’approche-projet. Par ailleurs, intégrer le genre dans un projet nécessite aussi une prise en compte au sein de l’équipe du projet et une remise en question des fonctionnements institutionnels. De plus, l’approche étant indissociable d’une démarche résolument participative, un projet « genré » s’approche plus d’une recherche-action que d’un projet classique, bien prévu et planifié dans son ensemble. Enfin, l’approche « genre » influence très fortement les processus de suivi-évaluation, par la complexité des évolutions à suivre ou à évaluer (comme « l’empowerment »), par une multiplication de perspectives et par le potentiel fortement formateur de ces processus.
Le croisement de l’approche « genre » avec l’approche-projet met en exergue non seulement certaines limites de cette dernière, mais aussi le grand décalage entre les discours plutôt enthousiastes et ce qui semble réaliste dans les projets de développement tels qu’ils sont aujourd’hui. Or, il s’avère que les limites d’intégration du « genre » relèvent des faiblesses plus générales de l’approche-projet.

Introduction

L’approche genre est très à la mode depuis le siècle dernier dans le monde anglo-saxon. Les engagements internationaux en la matière sont pléthoriques, un des plus marquants étant la plateforme de Beijing, auquel se sont ajoutés plus récemment les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) dont un est spécifiquement consacré à l’égalité entre femmes et hommes. Le 8 mars dernier (2006), Brigitte Girardin, la ministre déléguée à la coopération, au développement et à la Francophonie s’est également engagée dans ce sens, soulignant qu’elle "souhaite que toutes nos actions prennent désormais en compte systématiquement la question de l’égalité des sexes, ou plus généralement, ce que l’on appelle « le genre » ". De plus en plus, on s’accorde à reconnaitre qu’une meilleure égalité entre les sexes est une condition sine qua non pour réussir la lutte contre la pauvreté.
Partant du constat qu’un bon nombre de ces actions de lutte contre la pauvreté et en faveur du développement s’inscrivent dans une approche-projet, se pose alors la question des implications de la prise en compte systématique du « genre ». Après une brève introduction à l’approche genre et développement, le présent texte montre comment le genre peut être intégré dans les différentes étapes du cycle de projet (et notamment dans les dispositifs de suivi évaluation) avant d’insister plus particulièrement sur les obstacles et les limites d’un « cycle de projet genré ».

L’approche « genre et développement »

Le développement des sociétés concerne avant tout les êtres qui les composent. Or, ces « populations » ne représentent pas des masses homogènes : elles se différencient par l’origine ethnique, la classe sociale, le degré de validité, l’âge, l’appartenance à une religion… et le sexe. Chacune de ces différences influence, et souvent de façon combinée, la vie des personnes. Le sexe est un des facteurs déterminants, car sur la base de cette spécificité biologique, s’opère une construction sociale d’identités sexuées. Chaque société façonne les identités et les rôles féminins et masculins en termes d’activités, de statuts, de droits et de responsabilités. Ce sont ces identités que l’on appelle les rapports sociaux de sexe, ou le genre . Elles ne sont pas figées et évoluent, plus ou moins lentement, suivant les situations sociales, politiques, culturelles, religieuses et économiques.
Les différences biologiques entre les femmes et les hommes ne constituent pas et ne justifient pas les inégalités entre les sexes . C’est surtout la culture (au sens large) qui intervient en élaborant des systèmes qui transforment les différences sexuelles en inégalités de genre.

Intégrer le genre dans le développement, c’est admettre que les rapports sociaux de sexe sont parmi les facteurs déterminants dans tout processus social et donc aussi dans les projets de développement. C’est reconnaitre que les identités sexuelles sont très souvent à l’origine de besoins et d’intérêts spécifiques des femmes et des hommes qui doivent être pris en compte à chaque stade du cycle d’un projet.

Les tentatives de définition du « genre » montrent qu’il s’agit en réalité d’un concept (les rapports sociaux de sexe), d’une démarche s’appuyant sur des outils particuliers et d’un objectif, celui de l’égalité entre les femmes et les hommes. L’ensemble représente une approche d’une certaine complexité, une approche par les droits et non par les besoins, une approche qui demande toujours une forte contextualisation.

L’intégration du genre dans un projet de développement

L’intégration du genre demande en premier lieu de « genrer » le diagnostic sur lequel un projet est bâti. La connaissance de la situation de vie de « la population » doit alors être affinée pour comprendre aussi les différences entre les situations des femmes et des hommes, voire des jeunes femmes et des jeunes hommes, des veuves et des veufs, etc. Il est alors nécessaire de collecter et d’analyser toute information de manière différenciée, de se donner les moyens de comprendre les variations dans les ressources, les compétences, les difficultés,… en fonction des différents groupes qui composent une société donnée. A cet effet, il est bien entendu aussi nécessaire de multiplier les interlocuteurs et de constituer des échantillons qui peuvent témoigner pour ces différents groupes. Les enquêtes classiques interrogeant uniquement le chef du ménage introduisent inéluctablement des biais.
A titre d’illustration, on peut citer un projet en faveur des personnes âgées vivant seules dans une zone rurale en France. Dans la phase de diagnostic d’un tel projet, il faudrait aussi se poser la question des différences entre les femmes et les hommes et vérifier s’il existe des différences concernant les revenus, le degré d’autonomie, la mobilité, etc. Pour cela, il ne suffit pas de s’entretenir avec « les personnes du 3e âge », mais de veiller à ce qu’on écoute des femmes aussi bien que des hommes et ceci dans un cadre qui favorise la libre expression. A titre d’exemple, interroger une femme en présence de son époux peut donner des résultats considérablement différents que dans le cadre d’un entretien en tête à tête avec elle.
Un autre aspect important concerne les méthodes d’enquête. Même en choisissant soigneusement des interlocuteurs variés, il faudrait être conscient des limites des enquêtes directes. Dans le contexte des rapports de genre encore plus que dans d’autres domaines, beaucoup d’informations ne seront pas exprimées directement et explicitement. A titre d’exemple, on peut prendre les enquêtes « emplois du temps » (time budget) qui sont censées révéler non seulement le « capital temps » dont disposent les femmes et les hommes, mais aussi les moments clé de disponibilité ou d’indisponibilité dans la journée. Cet aspect est notamment important en vue de favoriser une participation active des personnes des deux sexes aux activités du projet. Cela permet de fixer par exemple les horaires des réunions - détail qui semble peut-être anodin mais qui est déterminant pour une implication active de toutes les personnes concernées. Une expérience récente dans le contexte d’une évaluation d’un projet post-tsunami en Inde a montré qu’une enquête sur la base d’une grille d’horaires, à remplir par des couleurs selon un code préétabli pour indiquer des types d’activités a donné des résultats étonnants avec une grande proportion de « temps de loisir » pour les femmes. Des questions directes sur l’utilisation de ces plages de temps, introduites après une première analyse des résultats, donnaient des réponses évasives du style « ça dépend… ». Il fallait recourir à des observations chez les personnes interviewées pour comprendre qu’il s’agissait de temps dont l’utilisation n’était pas prédéterminée, mais qui ne servait pas pour autant à l’oisiveté et au repos. Les femmes réparaient alors des filets de pêches, raccommodaient des habits des enfants ou entreprenaient d’autres activités ponctuelles et non répétitives. Elles avaient répondu « temps de loisir » parce qu’il s’agissait de plages d’horaire sur lesquelles elles avaient le choix de différentes tâches non journalières, plus exceptionnelles que celles des autres plages d’horaire. L’origine de ce malentendu était apparemment aussi due à la traduction du terme « free time » qui peut déjà être ambigu en anglais.
Le recours à l’observation, mais aussi à d’autres techniques comme les discussions en focus group (dont les résultats sont aussi importants que les débats qui y mènent), sont nécessaires pour une triangulation des informations (confirmation d’une information à partir de trois sources différentes). Même des aspects comme le sexe de l’enquêteur, le lieu et l’horaire de l’échange demandent une bonne préparation dans ce contexte où les interlocuteurs féminins encore plus que les masculins ont fréquemment peu l’habitude de se prononcer et peuvent être fortement inhibées par une situation d’enquête.
Cette étape d’un diagnostic « genré » est d’autant plus important que ces informations servent de référent face aux données collectées ultérieurement lors du suivi-évaluation du projet. Une bonne connaissance différenciée de la situation de départ des personnes concernées par un projet permet d’affiner le suivi et de comprendre si et comment le projet a influencé différemment la vie des femmes et des hommes concernés.

Fondé sur un diagnostic différencié selon le genre, un projet doit bien entendu aussi adapter ses objectifs, son mode d’action, voire le contenu de ses actions, en fonction des différences de genre révélées dans ce diagnostic.
Pour reprendre l’exemple du projet visant une meilleure intégration de personnes âgées en zone rurale française, il se peut que les femmes aient globalement plus de difficultés de mobilité que les hommes, car elles n’ont majoritairement et plus souvent que les hommes ni permis de conduire ni voiture. Un travail sur le transport public de ces personnes doit donc les cibler prioritairement et tenir compte de leurs contraintes et intérêts spécifiques.
Les résultats attendus et l’objectif spécifique gagnent donc à stipuler (aussi) quels effets le projet compte produire pour les femmes et les hommes concernés. Naila Kabeer distingue des projets « gender blind » (aveugles au genre), « gender neutral » (neutres en termes de genre) et « gender positive » (voulant contribuer à réduire les inégalités dont pâtissent les femmes). Sur la base de cette classification, l’expérience a montré que les projets « gender blind » risquent de creuser les inégalités entre femmes et hommes par leur non prise en compte de l’aspect genre. L’exemple classique souvent évoqué est celui des projets agricoles visant à introduire ou renforcer une culture de rente, apanage de l’homme dans la plupart des sociétés. Partant du principe que l’homme a généralement une bonne capacité à mobiliser de la main d’œuvre familiale (souvent féminine) gratuite, ce type de projet entraîne fréquemment une augmentation de la charge de travail des femmes. En même temps, compte tenu de la séparation des budgets des époux (en Afrique), une augmentation du budget de l’homme (par le gain supplémentaire issu de la culture en question) ne bénéficie pas forcément à tous les membres de la famille et il n’est pas du tout assuré que leur bien-être augmente.
Les projets qui sont neutres en termes de genre sont ceux qui se donnent comme objectif (souvent en avançant des arguments culturalistes) de ne pas creuser l’écart entre femmes et hommes et de vouloir éviter les effets négatifs des projets qui sont aveugles en termes de genre. Pour atteindre un tel objectif minimaliste, il reste toutefois indispensable de bien comprendre les rapports de genre et d’inclure leur évolution dans le suivi-évaluation.
Les projets « gender positive » n’incluent pas uniquement ceux qui ont pour objectif principal la réduction des inégalités de genre (exemple : une campagne de plaidoyer en faveur de changements législatifs, assurant l’égalité entre femmes et hommes, portant sur le droit à la propriété, sur les lois d’héritage…). On y trouve surtout des projets qui poursuivent d’autres objectifs principaux, mais qui ont l’ambition de contribuer en même temps à équilibrer la situation entre femmes et hommes. Ce dernier aspect devient alors un objectif secondaire. A titre d’exemple, on peut citer un projet qui a pour objectif principal de garantir l’accès à l’eau en quantité et en qualité suffisante pour les populations d’une certaine zone. Ce projet peut faire des efforts particuliers pour impliquer les femmes activement dans les prises de décision concernant le projet (choix et emplacement d’infrastructures, etc.) aussi bien que dans la gestion et l’entretien des infrastructures mises en place. Ceci peut se justifier d’un point de vue strictement utilitariste car les expériences ont montré que les projets eau qui réussissent à impliquer des femmes sont plus efficaces, efficients et viables. Mais cela se justifie aussi comme une fin en soi, car la lutte contre les inégalités que subissent les femmes est aussi un droit humain universel et fait parti des OMD (objectifs du millénaire pour le développement). Dans un projet sur l’eau qui intègre l’aspect genre, les femmes vont pouvoir s’exprimer sur leurs besoins, participer à des décisions dont elles sont habituellement exclues et gagner des compétences (en participant à des formations sur la gestion et l’entretien des pompes, etc.), l’ensemble contribuant à un renforcement de leur confiance en soi, voire à une amélioration de leur statut au niveau de leur village. Si l’accès facilité à l’eau correspond à leurs besoins pratiques, ces changements au niveau de leur participation et de leur image peuvent répondre à leurs intérêts stratégiques et contribuer à ce que l’on désigne souvent par le terme anglais « d’empowerment » .
Les chances d’atteindre les objectifs en terme de genre sont d’autant plus élevées que ces objectifs ont été clairement définis préalablement. Ils sont alors plus facilement intégrés dans le suivi-évaluation du projet et peuvent en devenir des repères de pilotage, facilitant des adaptations du projet au fur et à mesure de son évolution pour se donner les meilleures chances d’efficacité. Comme pour tout objectif, ceux concernant le genre ne sont pas à l’abri d’une nécessité d’adaptation en cours de projet, mais leur formulation explicite au stade préalable reste tout de même une condition clé de leur réalisation.
Les changements que l’approche genre introduit peuvent également concerner les manières de faire. Les projets intégrant le genre ont d’autant plus de succès en la matière qu’ils sont participatifs. Encore plus que pour d’autres objectifs, un projet souhaitant contribuer à réduire les inégalités entre femmes et hommes demande à être contextualisé, à mettre en place un processus qui tient compte des aspirations des femmes concernées et qui peut leur permettre une réelle appropriation des changements introduits ou soutenus. Le projet peut alors représenter un « terrain d’entrainement » pour la prise de parole des femmes et pour leur implication dans des processus de décision, deux aspects clé dans l’équilibrage des rapports de genre.
De la même manière, il est important que l’équipe professionnelle du projet reflète cette collaboration fructueuse entre des personnes des deux sexes par une certaine mixité en son sein. Des équipes d’animation composées uniquement d’hommes qui expliquent les vertus de la présence de femmes et d’hommes au sein des comités de gestion des infrastructures d’eau potable non seulement manquent de crédibilité, mais risquent de ne pas créer les conditions suffisantes à une prise de parole des femmes présentes. Dans tous les cas, il est indispensable que tous les membres de l’équipe aient des compétences en genre, compétences professionnelles demandant des formations et un processus d’appui-accompagnement. Ce n’est pas en « embauchant quelques femmes » que des compétences en genre vont naturellement s’intégrer à l’équipe et cette responsabilité ne devrait pas être réservée uniquement aux membres féminins de l’équipe. En poursuivant cette logique, il faudrait bien entendu également s’assurer que cette mixité ne se réduit pas aux équipes de terrain, directement en contact avec les populations, mais se retrouvent également aux niveaux des cadres supérieurs, de la direction voire des conseils d’administration des associations de développement, où les femmes sont encore très fortement minoritaires.

Sur cette base, il est alors essentiel de mettre en place un dispositif de suivi-évaluation qui permettra de suivre l’atteinte des objectifs en termes de genre et plus généralement d’émettre des hypothèses plus ou moins affinées sur l’impact qu’un projet peut avoir sur les femmes et les hommes. La collecte de données pour confirmer ou pour invalider ces hypothèses représente à son tour des défis et pas uniquement au niveau méthodologique.
Outre les aspects déjà mentionnés pour le diagnostic (collecte de données auprès de femmes et d’hommes, par une variété de méthodes), on est confronté à la complexité d’un suivi largement qualitatif : comment suivre l’évolution de la confiance en soi ? On peut bien entendu toujours trouver des indicateurs « proxy », mais leur choix et leur interprétation restent délicats.
Des évaluations de projets de microcrédit au Bangladesh illustrent cette difficulté : certains évaluateurs avaient déterminé que la mobilité accrue des femmes était un critère "d’empowerment" que le projet devrait renforcer. Or, divers résultats ont montré que de nombreuses femmes ayant eu un certain succès avec les entreprises financées par le microcrédit, se sont au contraire retirées de la place publique (comme le marché) pour se consacrer à une activité qu’elles pouvaient poursuivre à partir de leur domicile. D’après les récits des femmes, ce respect des normes de "purdah" était une question d’honneur pour elles. Ces femmes ne le ressentaient pas comme une règle imposée par leurs maris, contre leur propre gré. En revanche, elles étaient fières si elles pouvaient atteindre un niveau socio-économique qui leur permettait d’avoir le choix, de ne plus être contraintes en raison de la pauvreté de se rendre sur la place publique malgré elles. Apparemment, cette auto-restriction ne les empêchait pas d’assister aux formations liées au crédit, même si cela impliquait un déplacement relativement important, ni de se rendre régulièrement au bureau du projet pour les remboursements. Elles faisaient la distinction entre des déplacements nécessaires et donc acceptables et ceux qui étaient, à leurs yeux, inacceptables. Aux yeux occidentaux, il peut sembler choquant que les femmes s’excluent elles-mêmes du marché après avoir été impliquées dans un projet qui est censé contribuer à leur empowerment. Cet exemple souligne que des critères d’évaluation ne sont jamais universels, en particulier dans les évaluations avec perspective "genre".

Comme il est préférable de mener les projets « genrés » de manière participative, il est également nécessaire que le suivi-évaluation s’appuie sur de telles méthodes qui permettent aux bénéficiaires elles-mêmes non seulement de s’exprimer sur le projet et son impact, mais aussi de l’analyser, notamment en groupe. On peut retenir trois dimensions pour de tels indicateurs :
• quels sont les changements ressentis par les femmes ?
• quelles sont les causes immédiates (éléments déclenchants) auxquelles elles attribuent chaque changement ?
• quelles sont les causes sous-jacentes (conditions préalables) auxquelles elles attribuent chaque changement ?
Il est évident que la deuxième et la troisième question font référence à des concepts relativement abstraits (la causalité dans ses différentes déclinaisons), proches d’une logique cartésienne et occidentale. Il faudrait donc d’abord introduire ces notions avant de pouvoir les utiliser comme grille d’expression pour les femmes concernées. A titre d’illustration, cette approche d’un suivi-évaluation très ouvert a permis de constater que l’impact positif de la micro-finance en Inde semble être plus dû à l’appartenance des bénéficiaires à des self help groups (groupes d’entraide) qu’à l’accès au microcrédit en soi. Sans vouloir généraliser, on retient que dans de nombreux cas l’expérience collective dans ces groupes était une cause sous-jacente déterminante.
D’autres réserves sont non-négligeables : d’une part, la subjectivité de la conceptualisation des relations de causalité entreprise de cette manière, subjectivité qui peut de toute évidence nuire à la crédibilité de telles évaluations ; d’autre part, une telle approche peut apporter des versions très variées, voire conflictuelles au sujet de la causalité, ce qui met l’évaluateur dans un certain embarras.
Très fréquemment, ce dernier ne peut qu’émettre des hypothèses au sujet de l’impact, car il se trouve en face d’interactions d’une complexité systémique. Il est par ailleurs tributaire des informations disponibles sur la situation de départ des bénéficiaires qui ne sont pas toujours de bonne qualité, ni suffisamment complètes.
Un suivi-évaluation fondé sur les trois questions citées ci-dessus prend forcément un caractère formatif pour les femmes concernées. L’exemple du système d’apprentissage interne (Internal Learning System, ILS) utilisé pour le suivi-évaluation d’impact dans plusieurs institutions de micro-finance en Inde illustre bien cet aspect. A titre d’exemple, l’ILS s’appuie sur des journaux de bord illustrés et adaptés à tous les âges, aux conditions de pauvreté et d’analphabétisme des participants et aux perspectives longitudinales du processus de changement en cours.
Par le biais d’images ou de scènes représentants des indicateurs d’impact, les femmes analphabètes peuvent noter les changements dans le temps en faisant de simples croix pour indiquer des quantités, des réponses par oui/non, et en se positionnant sur des échelles d’évaluation de satisfaction ou de performance. Ces journaux ou manuels sont utilisés comme partie intégrante du processus et non de façon occasionnelle ou unique. L’analyse des données se fait aussi bien au niveau de chaque femme individuellement, qu’au niveau de chaque groupe de femmes, qu’au niveau du projet (par des analyses statistiques des données ainsi recueillies sur un échantillon représentatif). On peut comparer les résultats d’un échantillon d’anciens membres avec ceux de nouveaux membres (ayant a priori les mêmes caractéristiques de départ qu’avaient les anciens) ou analyser les trajets de membres individuellement, si ce système est déjà utilisé depuis un certain temps.
L’enseignement le plus intéressant des expériences avec ILS est qu’apparemment le fait même de tenir un journal s’est avéré être un acte d’empowerment en soi, augmentant la capacité des femmes pauvres à analyser des situations, à prendre des décisions et à résoudre des problèmes. Sans oublier que pour beaucoup d’entre elles, ces cahiers étaient la première approche de la langue écrite, de la possibilité de "décrire" leurs vies, "d’écrire" leur histoire. L’utilisation de ces journaux semble avoir eu un effet catalyseur, donnant aux participants un gain de confiance et de motivation pour changer leur situation.
L’analyse des résultats de l’utilisation de l’ILS au sein de l’ONG indienne ASA (Activists for Social Alternatives) montre même qu’il est difficile de déterminer dans quelle mesure les changements constatés peuvent être attribués à la participation au programme de microfinance d’ASA ou à l’usage des journaux de l’ILS. Organisées ainsi, les démarches évaluatives deviennent des outils de conscientisation.
Si des démarches comme celle d’ILS sont aujourd’hui encore des exceptions, cet exemple illustre néanmoins des pistes prometteuses pour l’évolution de projets de développement, notamment pour ceux intégrant le genre. Ces changements sont toutefois loin d’être suffisants, car il reste des obstacles à surmonter.

Obstacles et limites - peut-on réussir la quadrature du cercle ?

Tous les aspects cités ci-dessus montrent comment l’intégration transversale de l’aspect genre augmente la complexité des projets de développement. Est-ce réaliste de pouvoir agir ainsi dans le contexte de la démarche projet telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ? N’est on pas en train de revendiquer l’impossible quadrature du cercle ?
Pour apporter une réponse à cette question, il est intéressant de regarder de près certains outils de l’approche projet et plus particulièrement de la planification par objectifs (appelée parfois abusivement « méthode du cadre logique » ), telle qu’elle est présenté dans le Manuel de gestion de cycle de projet d’Europeaid. L’outil « matrice de l’analyse des parties prenantes » se prête très bien à une analyse plus différenciée des parties prenantes. Au lieu de consacrer une ligne à « la population », on peut facilement avoir plusieurs lignes concernant les femmes et les hommes, voire les femmes non mariées, les mères de famille, celles qui sont belles-mères, les veuves (avec des catégories correspondantes pour les hommes) pour bien saisir les besoins et intérêts divergents des différents sous-groupes qui composent cette entité « population ». L’analyse de la problématique par un arbre à problème et à objectifs est plus difficile. La version du Manuel de 2001 avait intégré « l’égalité hommes/femmes » parmi les facteurs de qualité d’un projet de développement (« facteurs critiques de réussites »). Ce manuel préconise de mettre des asterixes dans des cases de l’arbre qui peuvent être « sensibles aux aspects genre, à approfondir ». Il n’est pas précisé quand et comment on pourrait approfondir ces aspects, mais il se dégage l’impression qu’il s’agit d’éléments supplémentaires, « greffés » tardivement sur une analyse a priori peu genrée. L’analyse d’un problème qui tient compte des rapports de genre donnera sans doute un arbre bien plus complexe avec l’ajout inévitable de cases supplémentaires. Si ceci nuit à la lisibilité de l’arbre (qui risque de ressembler plus à une haie), une telle image représentera sans doute de manière plus réaliste la réalité complexe dans lequel le projet se situera.
L’intégration de l’aspect genre devient problématique dans le contexte du cadre logique. Le manuel de 2001 propose la solution suivante : « Après avoir établi la logique d’intervention (première colonne) et les hypothèses (quatrième colonne), la préparation du cadre logique se poursuit en passant en revue une série de questions relatives à la qualité du projet / programme. » Parmi ces questions sont donc celles de l’égalité entre hommes et femmes. L’exemple que donnait le manuel en question dans sa première version est une parfaite illustration du non-sens d’un tel procédé : le cas utilisé est celui d’un projet de réhabilitation d’un réseau routier. Après le passage en revue du cadre logique (partiel) sous le critère genre s’ajoutent, entre autres, la sensibilisation des chauffeurs de camion aux risques de transmission des MST (maladies sexuellement transmissibles) et du VIH/SIDA et la distribution de préservatifs au long des axes routiers centraux. En effet, on a rajouté « quelque chose liée à des femmes » et on a bien pris en compte une certaine forme de rapports entre femmes et hommes, mais indépendamment du caractère anecdotique des éléments choisis, ces activités restent complètement déconnectées des résultats attendus et des objectifs du projet en question.
Mêmeavecune meilleure compréhension des enjeux genrés des réseaux routiers et du transport (contraintes différentes entre femmes et hommes concernant l’opportunité de mobilité qu’offrent les améliorations du réseau routier ; utilisation différente des routes, souvent plus piétonne pour les femmes et plus mécanisée voire motorisée pour les hommes, donnant lieu à des besoins et intérêts différents…) la procédure proposé s’apparente à un « bricolage » qui ne garantit nullement une réelle intégration du genre. Et par ailleurs, il semble dépourvu de sens de surcharger encore plus le cadre logique avec des « pièces rapportées » après coup qui ne rentrent pas directement dans les liens de causalité entre les différentes cases de la première colonne.
En analysant la structure du cadre logique et en se souvent de ses origines (conçu par l’armée américaine), il devient évident que le cadre logique a été conçu pour des projets à objectif unique , voire à centre de décision unique et un projet participatif qui intègre la contribution à la réduction des inégalités entre femmes et hommes comme objectif secondaire se prête très difficilement à une telle présentation.

Au-delà du degré d’adaptation ou d’inadaptation d’outils spécifiques, d’autres obstacles plus fondamentaux sont rencontrés dans le cadre des « projets genrés ». Le premier réside dans le caractère même du projet, avec ses cycles et son degré fort de prédétermination (on planifie d’abord tout, et on commence après), alors que des projets genrés sont fortement participatifs, toujours contextualisés et donc extrêmement évolutifs, souhaitant déclencher des processus difficilement prévisibles dans leur ensemble. Il s’agit plus de recherche-actions que de projets au sens strict, pour lesquels on pourrait réellement « se projeter dans l’avenir ».
Le deuxième obstacle réside dans la durée prédéterminée du projet, avec des dates de début et de fin précises. La réalité de beaucoup de projets, et notamment des projets genrés, est que ces initiatives commencent et se terminent très graduellement. La phase diagnostic ne se termine pas avant de démarrer « l’action », mais continue tout au long de la collaboration que représente « le projet », sous forme de suivi, voire de suivi-conscientisation comme dans le cas d’ILS.
Un autre obstacle est la durée du projet qui ne dépasse rarement plus de deux ou trois années au mieux. Mais comment un projet qui doit d’abord renforcer les compétences à l’intérieur de l’équipe professionnelle pour ensuite travailler avec les personnes concernées peut-il « produire » des résultats tangibles et objectivement mesurables en termes de genre en si peu de temps ? Ces initiatives visent non seulement à changer quelques comportements mineurs, mais ont l’ambition d’amener les personnes concernées à remettre en question leurs rôles, l’image qu’elles ont d’elles-mêmes et leur conception de leur place dans la communauté et la société. Des signes de changements visibles peuvent exister, mais dans cet horizon temporel, il est quasiment impossible de prouver leur viabilité. Un projet sur la gestion d’infrastructure d’eau, par exemple, peut sensibiliser et inciter les populations à élire des comités de gestion de l’eau mixtes, tout en formant tous les membres afin d’atténuer l’handicap du niveau d’éducation souvent plus faible des femmes. Néanmoins, vu que la constitution de ces comités se situe déjà un certain temps après le début du projet et que les nouvelles élections risquent de ne plus tomber dans le même cycle de projet, il reste très difficile de connaitre le degré d’appropriation de ce changement par les populations. Les femmes ont-elles été intégrées parce que le projet a convaincues les leaders ou par simple souci de respecter la consigne ? Est-ce que la place des femmes dans ces comités a été effective et a permis à toute la communauté de se convaincre de l’utilité de leur implication ? Est-ce que les heureuses élues auront assez d’haleine pour faire leurs preuves et s’imposer comme composante naturelle et légitimer de ces comités ? Les évaluateurs de tels projets peuvent au mieux émettre des hypothèses concernant l’impact et la viabilité de l’intégration du genre, car les évidences font habituellement défaut par manque de recul dans le temps, sauf peut-être pour les rares évaluations ex-post, quelques années plus tard. Malgré la difficulté de prouver les effets positifs en termes de genre, il faut cependant bien évidemment envisager de poursuivre les initiatives dans la durée sous forme d’un appui-accompagnement des populations et n’arrêter ce soutien que graduellement.

Reste le discours des bailleurs qui semble ignorer les incompatibilités entre les ambitions en termes d’une intégration transversale du genre et les contraintes réelles dans lesquelles se déroulent les projets. Surcharger le projet toujours plus (concernant le genre, mais aussi plus généralement la participation, les approches par les droits visant un empowerment, le renforcement institutionnel des partenaires, l’environnement, etc.) sans pour autant faire évoluer sa forme, n’est pas tenable sur le long terme. Concevoir les projets en se rapprochant de la recherche-action, admettre leur caractère tâtonnant (suite d’essais et erreurs, avec des adaptations consécutives), prendre en compte des systèmes dans lesquels ils s’insèrent, rendre plus flexibles leurs cadres et leur horizon temporel ne sont que quelques unes des pistes qui mériteraient d’être poursuivies si l’on veut sauver les projets mis en œuvre d’une mort par asphyxie.

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