La journée de la jupe - critique libre de T. Béal

Dans La Journée de la jupe, à ses élèves l’appréciant subitement pour ses origines maghrébines, Isabelle Adjani assure simplement mais tout aussi superbement : « Je suis professeur de français ». Aujourd’hui, dans les écoles de France, l’infamie a pris le relais de l’instruction : on y est marqué, tel des bêtes, on y est enfermé dans un être d’apparat qui fait mal et qui fait du mal. L’école aujourd’hui est diffamée car on l’a flétrie par des lois qui l’ont toute vidée de sa si belle réputation de lieu de loisir ; l’école d’aujourd’hui est infâme car y aller, c’est risquer la flétrissure morale.

L’école infâme (La Journée de la jupe) ou : Comment enseigner Molière si on est en jupe et sans pistolet ?

Dans Une Femme est une femme, à Jean-Claude Brialy qui vient de lui dire : « Angéla, tu es infâme ! », Anna Karina rétorque, moqueuse et superbe : « Non, je suis une femme ». Dans La Journée de la jupe, à ses élèves l’appréciant subitement pour ses origines maghrébines, Isabelle Adjani assure simplement mais tout aussi superbement : « Je suis professeur de français ». Aujourd’hui, dans les écoles de France, l’infamie a pris le relais de l’instruction : on y est marqué, tel des bêtes, on y est enfermé dans un être d’apparat qui fait mal et qui fait du mal. L’école aujourd’hui est diffamée car, depuis trente ans maintenant, on l’a flétrie par des lois qui l’ont toute vidée de sa si belle réputation de lieu de loisir ; l’école d’aujourd’hui est infâme car y aller, c’est risquer la flétrissure morale, un lieu de paroles injurieuses noyant la parole émancipatrice du maître. Cette école infâme est immonde : elle instaure un monde qui sous peu confinera au désordre et à l’ignoble, un monde où l’on ne pourra plus dire mais seulement frapper.

Au tout début de La République de Platon, alors que, en compagnie de Glaucon, Socrate s’apprête à quitter le Pirée après avoir assisté à une fête en l’honneur de la déesse Artémis, voilà qu’il croise le chemin d’une bande de jeunes gens menée par le fringant Polémarque, lequel lui demande instamment de ne pas se hâter ainsi vers la ville mais de rester là ; et, en guise de persuasion, il montre en badinant la force de ses biceps ainsi que de ceux de sa clique : « Ou tu te montres plus fort que nous, ou tu obtempères à notre demande, sans barguigner ». A cette persuasion du biscoteau, Socrate en oppose une autre, celle du discours : « Ne resterait-il pas un autre parti, celui de vous persuader de la nécessité de me laisser m’en aller ? ». La réponse de la jeunesse est imparable : « Serait-il en ton pouvoir, Socrate, de persuader des gens qui se refusent à écouter ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien, donc ! nous refusons d’écouter ! »

Début de dialogue assez goûteux et puissamment pessimiste quand on sait que La République n’est rien d’autre qu’un traité d’éducation : on ne peut enseigner si celui que l’on cherche à enseigner refuse d’écouter.
Ce refus d’écouter, cette impossibilité de se faire entendre, c’est précisément ce à quoi se heurte une femme professeur de français dans La Journée de la jupe. Je ne sais si c’est le charme d’Isabelle Adjani, mais toujours est-il que, en sortant de la salle de cinéma, il m’est venu à l’idée que ce film montrait en creux tout ce que devrait être une vraie leçon dans une vraie école.

Commençons tout d’abord par les principes.
Pourquoi, en tant qu’élève, se rend-on à l’école ? Pour y apprendre, apprendre revenant à passer d’un état d’ignorance à un état de savoir. L’école est donc un puissant lieu d’altérité : être élève c’est recevoir l’autre en soi-même, l’accueillir, en prendre soin et le faire sien. N’en déplaise aux fossoyeurs de l’instruction publique et autres sociologues de l’héritage, l’école n’est pas un lieu de violence où le moi serait anéanti. Certes, apprendre est un acte traumatisant, c’est un déchaînement, une libération ; mais on se libère ainsi d’une partie de soi qui n’est pas vraiment soi, d’une partie qui pèse et empêche. Et en ce défaisant de ce faux moi, c’est précisément le vrai moi qui à ce moment-là a toute latitude d’éclore et de se montrer en plein jour. L’école est un lieu auguste, un lieu où l’on s’augmente soi-même au contact d’un autre qui n’est que soi, puisque c’est cette raison commune en chacun et qui fait de l’autre mon semblable.

Etrangement, cette école de l’altérité n’est plus, cette école où je deviens étranger à moi-même pour être mieux moi-même est devenue une école de l’enfermement entre les murs de laquelle je suis sommé de rester ce que je suis et qui n’est pas moi.

Maintenant, revenons au cours impossible sur Le Bourgeois gentilhomme dispensé par notre enseignante entravée.
Soient des abrutis dans un auditorium sous la vigilance d’une enseignante sous psychotropes. Et le terme « abrutis » est ici utilisé à dessein : ce sont de véritables bêtes que voilà, ne sachant parler sans vomir vingt-quatre insanités à la seconde, n’étant qu’un corps dénué d’esprit et réduit à la seule force physique (voyez comme ils se ruent dans l’auditorium). Cela fait une demi-heure que le cours aurait dû avoir commencé, mais il n’a toujours pas lieu. C’est le bruit qui l’emporte : le bruit des chaises bousculées, le bruit des invectives éructées, le bruit des conversations téléphoniques. Quant aux corps, ils sont affalés : il n’y a aucune tenue des corps et donc il n’y a aucun entretien possible. Le discours, comme Socrate avec la joyeuse bande de Polémarque, ne peut avoir lieu. La nécessité de ce qui doit être parce qu’il ne peut être autrement ne saurait être dévoilée à ces esprits embrumés et abrutis des bruits du monde. L’école ici faillit.

Puis arrive l’arme, laquelle se retrouve entre les mains tremblantes de l’enseignante, qui, munie de cet objet de violence, peut enfin faire cours. Parce qu’elle tient une arme dans la main, soudain elle a l’attention de ses élèves qui permet l’écoute et d’apprendre ainsi que le vrai nom de Molière était Jean-Baptiste Poquelin. Il va sans dire que cette leçon est tout sauf une leçon, l’attention des élèves est extorquée et on assiste bientôt à un psittacisme généralisé, pâle figure d’une véritable compréhension, les élèves se contentant d’ânonner le vrai nom de Molière, obnubilés qu’ils sont par l’arme braquée sur eux.

Il n’empêche que, même s’il s’agit là d’une leçon par homonymie, par la bande elle nous donne à voir ce que devrait être une vraie leçon.
Tout d’abord, une vraie leçon commence par un dépouillement symbolique. Entrer en classe, c’est se défaire de tous les oripeaux de la société marchande qui font de nous de consentants et vils hommes-sandwichs, c’est se défaire de tous ces outils de communication et d’abrutissement musical qui loin de nous faire sortir de nous-même nous y enferment. Bref, entrer en classe, c’est enlever son couvre-chef, se découvrir pour mieux découvrir en soi ce qui est réellement soi.

Pour qu’un cours ait lieu, un vrai cours et non une garderie impossible, il faut qu’il y ait de la discipline. Ici la discipline est symbolisée par l’arme. Les pisse-froid diront encore que là est bien la preuve que l’école est un lieu de violence où l’institution fait souffrir la jeunesse en lui inculquant de faux savoirs qui ne sont que des armes de domination sociale. Certes. A moins de comprendre cette discipline comme Kant, et tout d’abord négativement : la discipline c’est simplement faire en sorte que l’élève ne bouge pas des pieds sous sa table croyant qu’il est encore en récréation à jouer à la balle. La discipline est certes un dressage mais qui vise autre chose que lui-même : parce que le corps est apaisé, l’esprit alors peut advenir et se concentrer sur lui-même, et seulement sur lui-même. Et le symbole de cette concentration, de cette centration sur ce qui est vraiment moi, c’est le silence.

Mais le seul silence qui assourdit aujourd’hui les couloirs des écoles, c’est le silence de l’institution. L’enseignante de La Journée de la jupe en arrive à devoir tenir une arme pour faire cours sur Molière parce que l’institution l’a lâchée, l’institution en tant qu’autorité symbolique. Comme le dit le pleutre principal : « Si je sévis (comprendre : si je vire les mauvais éléments de mon collège), je serai mal noté et mon établissement aura mauvaise presse. Et puis, de toutes façons, l’Education nationale est un vase communicant : si je me défais de mes chenapans, j’en recevrai d’autres que je ne connais pas. Mieux vaut rester entre soi. » Si donc un enseignant ne peut faire cours, c’est parce que l’institution au départ (avant même les élèves) l’empêche de faire classe, parce que l’institution n’assure pas la discipline : et ce, dans tous les sens de ce mot, la discipline comme férule et la discipline comme savoir.

A l’opposé de l’enseignante forcenée, prétendument psychorigide et raciste qu’interprète Isabelle Adjani, on rencontre dans le film La Journée de la jupe deux figures d’enseignants des plus pathétiques, deux enseignants qui refusent d’enseigner, qui n’ont pas souci de leur discipline (savoir).
Le premier s’exprime comme ses élèves et s’habille comme eux et écoute la même musique qu’eux : il refuse donc cette altérité dont, en tant qu’enseignant, il devrait se parer. Du reste, les élèves, qui malgré tout veulent s’élever, ne s’y trompent pas et lui mettent sur la figure.

Le deuxième lui aussi refuse son statut d’autre et oublie tout simplement que l’école est un lieu laïque : fier de lui, il arbore un Coran qu’il dit toujours avoir dans son cartable et qu’il n’a de cesse de brandir aux élèves dès que ceux-ci, jurant sur cette sainte écriture, font pis que pendre, en leur montrant, preuve à l’appui, que rien dans le Coran ne justifie ce qu’ils font en son nom. Lui aussi, donc, cette bonne âme de la diversité, se refuse de parler d’un autre lieu : il s’embourbe ainsi dans le lieu commun, il réduit ses élèves à ce qu’ils sont certes, mais par accident - de jeunes gens de confession musulmane - ; il ne vise pas en eux la raison, ne la convoque pas, cette raison qui fait réellement d’eux ses semblables ; il les enferme dans leur être historique et contingent ; il les empêche d’être vraiment, il n’a plus rien d’auguste : il est raciste, sans le savoir.

Récapitulons. Dans une salle de classe, pour qu’il y ait instruction, il faut donc du silence (la discipline négative) et un arrachement à l’ignorance (la discipline comme savoir, comme culture). Dans une salle de classe, on doit faire taire les hurlements du monde alentour qui nous rendent sourd à nous-même. Dans une salle de classe, on ne doit plus être qu’esprit, s’adresser d’esprit à esprit, faire à l’autre l’honneur d’être un esprit, mon semblable, et, en pointant les contradictions dans lesquelles généralement il s’enferre, faire affleurer la nécessité de ce qui est tel qu’il doit être.

L’une des dernières scènes de La Journée de la jupe montre parfaitement qu’une salle de classe, pour être réellement, ne saurait être autre chose qu’une communauté d’esprits, un royaume des seules âmes. Pour faire entendre raison à l’enseignante forcenée et la convaincre de se rendre, on lui ménage une conversation téléphonique avec ses parents, qui sont maghrébins. Comme, à la fin de cette conversation, l’enseignante se met à parler à son père en arabe, la stupéfaction éclate alors dans les yeux des élèves l’entendant s’exprimer dans leur idiome : Elle est comme nous ! Puis la supplication muette : « Madame, si vous nous aviez dit que vous étiez des nôtres, nous ne vous aurions pas mené cette vie de chien ». Sublime dans l’appauvrissement de soi, dans l’effacement laïque, Adjani se retourne vers eux et leur dit, dans un souffle : « Je suis professeur de français ». Autrement dit, moi, je fais l’effort de n’être qu’esprit et de ne pas vous embarrasser de mon corps [1]. Peu importe d’où je vous parle, l’essentiel n’est que ma parole, pourvoyeuse de vérité et, du coup, de libération pour vous.

Toutefois, on pourrait voir là une totale contradiction avec le film et son titre. Cette journée de la jupe, c’est bien une demande, une exigence du professeur interprété par Adjani. Au cours de l’histoire, on apprend, via les images tremblées d’un écran de téléphone portable, qu’une fille de la classe a été violée. De même, combien de fois les filles sont-elles traitées ou se traitent-elles entre elles de « putes ». Enfin, toutes ces filles sont bel et bien habillées comme des « sacs », ainsi que le leur dit l’enseignante : surtout, ne rien laisser voir de leur féminité, qu’elles montrent ne serait-ce que le haut de leur gorge et l’infamie est sur elles ! Donc le corps est ici une revendication, la jupe devenant bel et bien une sorte d’étendard. Néanmoins, alors même qu’il est ainsi mis en avant, le corps demande aussitôt à être oublié, à ne plus faire écran. Ce que ne comprend pas le Ministre de l’Intérieur présent dans les locaux du collège, d’ailleurs : cette femme vêtue d’un tailleur tient la revendication de l’enseignante pour tout simplement réactionnaire, le port du pantalon étant au contraire à ses yeux le signe de la libération du corps féminin et de sa réappropriation.

Autrement dit, la journée de la jupe proposée par l’enseignante armée ne doit pas être envisagée comme une Skirt Pride : il ne s’agit pas d’enfermer la femme dans un nouveau carcan. Est simplement demandée la possibilité de porter ce que l’on veut sans être réduit à son apparence ; et, parce que l’on n’est plus son apparence, alors loisir est donné de se porter vers autre chose que le corps, ici la culture, le savoir. Bref, au moment même où le corps s’extériorise dans la jupe revendiquée, c’est pour mieux le ressaisir de l’intérieur, lui redonner cette âme que le regard prédateur lui dénie en n’y voyant que de la chair.

La Journée de la jupe montre donc paradoxalement ce que devrait être l’école et ce qu’elle a cessé d’être, trahie qu’elle a été par les siens, ceux qui en avaient la charge : ou bien l’école est ce lieu laïque de loisir où l’élève se libère de son être asservi et d’emprunt pour se constituer comme sujet autonome, ou bien elle n’a plus d’école que le nom et forme une jeunesse qui ne voudra plus écouter, qui ne fera plus l’effort de s’écouter, et contre laquelle ne restera plus pour la contenir qu’à lancer une police sans entrave.

Pour conclure, je ferai une proposition du même acabit que celle de cette enseignante égarée, mais peut-être un peu plus exorbitante, voire saugrenue (quoique) : demander au Ministre de l’Education nationale non pas une journée mais une année, une année non pas pour faciliter le port de la jupe sans ostracisme mais une année de l’Instruction, d’une vraie instruction, et ce dans chaque école de France. Et cette demande, il serait bon de l’adresser à chaque rentrée des classes : que notre Ministre s’engage solennellement à ce que, dans toute école de France, les conditions de possibilité d’une vraie instruction publique soient mises en œuvre et assurées. De ce pas, je lance une pétition en ligne et y appose ma signature...

Par Tristan Béal, avril 2009

Sources : Mezetulle

***

La Journée de la jupe, film de Jean-Paul Lilienfeld
Avec Isabelle Adjani, Denis Podalydès, Yann Collette, Jackie Berroyer
Coproduction : Arte France, MASCARET FILMS, FONTANA, R.T.B.F. (Télévision belge)
Avec le soutien de La Région Ile-de-France

Pour découvrir d’autres textes de Tristan Béal et des collaborateurs de Mezetulle : Blog Mezetulle

Notes

[1Attention à ne pas lire dans cette traduction du : « Je suis professeur de français » en : « Je ne suis qu’esprit » un appel de ma part à la négation du corps, à la défense d’une école anti-corps. Point de dualisme ici : il ne s’agit pas de promouvoir une école de l’ascétisme en remplaçant les pupitres par des paillasses où on laisserait pourrir les corps mangés par la vermine. Que non ! Le corps en tant que corps n’est pas un obstacle à la liberté, mais au contraire notre corps est tel qu’il peut être libéré de son être d’apparat par l’esprit éclairé. Inversement, l’esprit n’est pas d’un coup du côté de la liberté : sinon à quoi bon même l’idée d’une école ? Partant, une vraie école, est une école où tout ensemble l’esprit et le corps sont cultivés : de même qu’il est absurde de couper l’enseignement littéraire de l’enseignement scientifique, ainsi il est tout aussi attentatoire à l’instruction de la jeunesse de ne pas lui donner une vraie culture physique.

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