Les OSI françaises font-elles l’impasse sur le genre ?

Exception française ou les Organisations de Solidarité Internationales françaises sont-elles incapables de saisir les enjeux que représentent les inégalités de genre pour le développement durable et la justice sociale ?

Ailleurs, ça bouge …

Depuis 1995, année de la conférence mondiale des femmes de Beijing, le contexte international du développement est de plus en plus explicite sur la nécessité de reconnaître les disparités et inégalités entre les femmes et les hommes comme des entraves au développement durable et à la justice sociale. Certes, ces efforts sont ’variables’, souffrent fréquemment d’inconsistances institutionnelles et on peut souvent déplorer plus de rhétorique que de pratique. Néanmoins, au sein des Nations Unies, la marginalisation du genre dans les Objectifs du Millénaire par exemple n’a pas échappé aux organisations qui se préoccupent de cette question et qui sont en train d’en faire un thème incontournable et éminemment politique. De même, divers groupes de la Banque Mondiale travaillent aussi à l’intégration de cette dimension dans les Cadres de Lutte contre la pauvreté et dans des secteurs ’durs’, comme le transport. De son côté, l’Union Européenne, après un bilan négatif de la mise en œuvre de sa politique genre pour la période 1995 - 2000 est en train de prendre des mesures pour opérationnaliser cette dimension.

La plupart des coopérations bilatérales (notamment dans les pays nordiques, anglo-saxons et la Suisse) ont développé tout un arsenal de politiques, d’outils et de mécanismes de partenariats pour favoriser l’égalité des sexes dans le développement. Certaines ONGs internationales et nationales ont aussi fait des efforts importants. Dans les pays du sud, on assiste également à un engagement politique et stratégique fort envers les problématiques de genre, comme en témoignent les récentes déclarations de l’Union Africaine à ce propos.

En France, on hésite, on résiste ? …

La situation en France, et dans les pays européens du sud plus généralement, est bien différente. De fait, la réputation de la Coopération française (gouvernementale et non gouvernementale) sur les questions de genre n’est pas très bonne parmi les partenaires du développement. Dans le réseau, nous constatons nous aussi que la plupart des contributions que nous recevons proviennent d’Organisations de Solidarité Internationales (OSI) du sud et/ou d’organisations qui traitent le genre (ou, plutôt, la parité) en France, mais peu nous parvient émanant des OSI françaises (développement et /ou humanitaire) qui interviennent dans les pays du sud. Lors de son dernier examen par les pairs du CAD (mai/juin 2004), le Ministère des Affaires étrangères, malgré des progrès notables, a été interpelé par le Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’OCDE pour sa faible prise en compte du genre. Des mesures correctives sont en cours, y compris une clarification du poids du critère ’genre’ dans l’attribution des fonds aux OSI.

Au pays de ’Liberté, Egalité, Fraternité’, rares sont les politiques et interventions des organismes publics, privés et ONGs dans le domaine de la coopération, y compris la coopération décentralisée, qui prennent en compte dans les programmes de développement la nécessité d’œuvrer aussi pour la liberté des femmes, l’égalité de droits entre les femmes et les hommes et une fraternité qui n’ignorerait pas la sororité…en raccourci, la dimension genre. La majorité des organismes semblent insensibles, voire hostiles à cette dimension. Pourquoi ? Souci de faire de l’ingérence culturelle ? Marginalisation des rapports sociaux et des approches par processus dans la tradition française du développement ? Manque de savoir faire ? De ressources ? Tradition de projets ’femmes’ ? Confusion parité/genre ? Autres priorités ? Autant d’arguments et d’explications possibles qui maintiennent le statu quo et semblent neutraliser toutes initiatives dans ce domaine. Et pourtant, les interventions soutenues par les organismes publics et les OSI oeuvrent dans les domaines de la santé, du HIV sida, de l’éducation, de la décentralisation, des infrastructures, de l’assainissement, du développement rural, urbain, de la gouvernance, de la pauvreté, de la gestion des conflits, etc. Lequel de ces thèmes ne présente pas d’enjeux différenciés pour les femmes et les hommes ? Sur lequel de ces thèmes les différences et inégalités entre les femmes et les hommes n’ont -elles pas d’impact ? Pour lequel de ces thèmes la prise en compte des relations de genre ne serait-elle pas pertinente ?

Dans de nombreux pays européens, notamment les pays nordiques et anglo-saxons, ce sont souvent les OSI, y compris celles qui travaillent plus spécifiquement le thème femmes ou genre, qui se positionnent comme chefs de file sur cette problématique et font pression sur leur gouvernement, voire sur les institutions européennes. Ceci est aussi de plus en plus vrai des OSI en Afrique, y compris au Maghreb, et en Amérique Latine. Dans d’autres pays encore, les OSI, et pas seulement les OSI femmes/genre, négocient des budgets pour former, informer, faire des études, du plaidoyer, développer des indicateurs pertinents pour le genre etc.

Mais rien de cela (ou très peu) semble se produire en France. Le silence des OSI françaises sur le genre est criant et ne cesse d’interpeller ceux et celles qui essaient de promouvoir cette approche. La plupart des OSI sont encore très hésitantes, voire résistantes, à ce propos et il est difficile d’identifier des bonnes pratiques d’OSI sur la question du genre. Les personnes formées aux outils de planification selon le genre sont très rares en France.

Leadership de la dimension genre en France … un poste vacant

En résumé, le MAE en fait un peu plus qu’avant, les OSI en font toujours peu, le réseau Genre en Action fait ce qu’il peut, sans les OSI ! En France, la plupart des OSI dépendent largement des fonds du MAE - et de plus en plus, de ’l’Europe’. Elles veulent néanmoins leur indépendance d’opinion et d’action face au gouvernement et aux institutions qui les financent. Paradoxalement, du fait de leur faible intérêt pour la dimension genre, elles risquent bientôt de se voir refuser des fonds par les bailleurs (dont le MAE) quand elles ne rempliront pas les critères relatifs à la dimension genre et retrouveront pénalisées par rapport aux organisations qui auront fait l’effort de se former et de s’informer à ce sujet. Un ’risque’ réel accentué par la nécessité pour toutes les organisations de développement d’être en cohérence avec les Objectifs du Millénaire des Nations Unies dans lesquels figure le genre (objectif 3 notamment).

D’autres questions se poseront alors : Est-ce au gouvernement français ou aux bailleurs d’imposer l’approche genre aux OSI ? Non, sans doute, mais si les OSI françaises n’entendent pas, ou ne réagissent pas d’elles-mêmes aux demandes formulées par les partenaires du sud, y compris les femmes, sur la nécessité de travailler les enjeux de la dimension genre, et si elles ne prennent pas au sérieux les défis que posent les inégalités femmes-hommes pour un développement durable, équitable et respectueux des droits de toutes et tous, quelle est l’alternative ?

Presque 10 ans après la conférence de Beijing, à l’heure où le contexte international et les pays partenaires au Sud évoquent et provoquent la prise en compte du genre de plus en plus systématiquement, la position des OSI françaises est en décalage. N’est-il pas temps que les coordinations d’OSI en France se positionnent sur ce thème, fassent le point des activités de leurs membres, recensent leurs besoins et y répondent ? L’Aide publique pour le développement et l’influence de la France, en Afrique notamment, sont très importantes, mais elles sont quasi invisibles dans le domaine de l’égalité femmes-hommes. N’est-il pas urgent dès lors de mobiliser des volontés, des compétences et des ressources budgétaires à ce sujet afin de garantir que les femmes et les hommes, dans les pays d’intervention, aient les mêmes droits (dans les ’textes’ et dans la pratique) de participer et d’influencer les programmes de coopération et de profiter équitablement des ressources allouées par ces programmes ainsi que de leurs retombées sociales, économiques, culturelles et politiques ? N’est-il pas temps que les OSI osent enfin le genre ?

Claudy Vouhé, coordinatrice du réseau Genre en Action
09/09/2004

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