Lutter pour l’égalité des genres et vivre l’égalité dans sa propre sphère privée - deux versants d’un même combat ?

L’édito du mois de février a suscité des réactions qui méritent d’être partagés. Réagissez à votre tour à ce thème qui semble nous préoccuper fortement et qui ne se retrouve sans doute pas assez explicitement dans nos échanges, nos discours, nos débats, nos recherches, nos actions et nos plaidoyers. Comment gérer ces situations souvent difficiles, voire douloureuses ? Partagez vos expériences, vos idées et vos réflexions à l’aide du forum ci-dessous. A vos claviers !

Pour rappel, l’édito de février 2009 qui a suscité les premières réactions ci-dessous :

Le genre harmonieux

Un fonctionnaire malien qui s’est trouvé dans une formation sur l’empowerment que j’ai récemment animé était pressé de poser une question : « Chez nous », dit-il, « règne une harmonie dans le couple et en travaillant sur le genre et pour l’empowerment, ne risquez vous pas de détruire cette harmonie ? Certes, les femmes ne font pas les mêmes choses que les hommes, mais elles ont leurs propres stratégies de prise d’influence, elles ont mêmes beaucoup de pouvoir. Mais ce n’est pas en étant sur le devant de la scène avec les hommes et en faisant comme eux que leur influence se fait sentir. » D’autres, moins réticents, complètent : « Oui, c’est un problème : quand une femme devient leader, elle est souvent mal vu dans le quartier. Les gens se moquent d’elle et disent qu’elle veut faire comme les hommes ».
Ça me fait penser à cette présidente d’une association de femmes africaines que j’ai rencontrée l’autre jour pendant son séjour en France. Elle regardait très souvent son téléphone portable et elle a fini par m’avouer : « Ma hantise est que mon mari m’appelle pour me dire qu’il a encore pris une nouvelle femme. Les dernières fois, il a profitez de mes séjours à l’étranger pour me mettre devant le fait accompli par un petit coup de fil. Et je ne suis pas la seule dans ce cas ». Elle explique aussi que beaucoup des militantes sont divorcées ou veuves, car il est difficile de s’engager activement tout en étant mariée.
Le tout fait écho pour moi à un colloque sur l’entrepreneuriat féminin à Dakar auquel j’avais assisté en 2003. La première demi-journée, on discutait des stratégies de succès de ces femmes, notamment concernant l’accès aux ressources, les choix commerciaux, des solutions managériales, etc. Et puis, une des participantes actives dans l’import-export a commencé à raconter que son mari la soutenait beaucoup au début, mais qu’à la veille de son troisième voyage à l’étranger, elle a vu sa belle famille débarquer pour l’empêcher de partir. Elle avait en effet défait ses valises cette fois-ci, mais pas abandonné son entreprise. Son mari était maintenant sous pression pour l’empêcher de prendre une voie si peu féminine, et au fil de ses voyages suivants, leur relation se dégradait jusqu’à la violence et le divorce. Et là, tout d’un coup, les langues se sont déliées et pratiquement toutes les entrepreneures présentes avaient des histoires similaires à raconter. Certaines insistaient beaucoup sur la souffrance que ces tensions leur infligeaient, d’autres plus sur le soulagement après la séparation du mari et de la belle famille qui n’acceptaient pas cette évolution des rôles de la femme. Trop peu parmi les participantes avaient pu obtenir un soutien stable et réel ou du moins une tolérance de la part de leurs conjoints et de leur entourage, certaines avaient fait de meilleures expériences avec de nouvelles relations.
Je reste très sceptique face à l’image des couples « harmonieux », mais je peux comprendre que des relations qui se déroulent conformément aux traditions, avec le consentement des anciens de la famille et de la communauté, dans le respect de la religion sont rassurantes, donnent l’impression d’une certaine stabilité par la continuité des normes sociales. Et même si ces structures de couples « traditionnelles » maintiennent les femmes dans une position de subordination, avec une faible autonomie économique, voire de mobilité, avec la fertilité comme seul moyen d’acquérir un certain statut dans la famille, les femmes concernées ne vont pas forcément de but en blanc remettre en question ce statut quo, car beaucoup considèrent encore que c’est leur sort, que la vie est ainsi faite… Parler à ces femmes du genre, d’égalité, d’empowerment, les soutenir dans une analyse de leur situation de vie, les informer sur leurs droits, les encourager à se joindre à d’autres femmes qui se posent les mêmes questions,… - tout cela peut en effet ébranler les choses, remettre en question ce qui semblait être une fatalité et ouvrir les yeux sur de nouvelles perspectives. Bien entendu, de telles évolutions ne sont jamais confortables, nous font perdre nos repères et nous bousculent et nous poussent à faire des choix parfois douloureux, au moins dans un premier temps.
Dans des entretiens séparés avec une entrepreneure et son mari en 2005, aussi au Sénégal, le mari disait qu’il continuait à être le principal pourvoyeur de fonds de la famille, tout en étant fière du succès de sa femme. L’épouse avait une autre version des choses : elle payait le sac de riz chez le commerçant, mais c’est son époux qui le portait au vue des voisins à la maison. L’équilibre entre une apparence entretenue et la réalité était fragile et difficile à tenir à la longue.
« Mais vous, vous avez plus d’égalité entre femmes et hommes ici », disait un autre participant à ma dernière formation, « mais est-ce que vous êtes plus heureuses pour autant ? Quand je vous entends, quand je vous voie dans la rue et quand je regarde la télé ou lis le journal, je ne suis pas convaincu ! »
Il y a des jours où ce n’est pas facile de former au genre…

Elisabeth Hofmann
(coordinatrice)

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3 Messages

  • Petite compilation des réactions spontanées reçues par mail après la publication de cet édito :

    nadjath :
    C’est bien l’autre versant de l’engagement social de la femme ! Même ceux qui consentent qu’elle s’engage veulent du même coup la maintenir dans ce rôle de ménagère et comment créer l’harmonie en voulant une chose et son contraire ? Pourquoi d’aucuns voient en la féminisation de la société un danger ?

    marguerite djouzo [pafecam2002 chez yahoo.fr] :
    Pour notre fameux thème, toutes les femmes mariées qui cherchent à avoir leur statut vivent les mêmes difficultés partout dans les pays Africain.
    Soit le mari te décourage tellement au début de ton activité, soit il te laisse commencer tout en disant que tu ne pourras jamais arriver à quelque chose palpable et fiable.
    Mais dès qu’il se rend compte que l’activité commence déjà à prendre une forma appréciable, il se retourne immédiatement contre toi et c’est les menaces qui prend place dans le foyer.
    Il s’arrange à tout faire pour te déstabiliser.
    Les femmes mariées éprouvent beaucoup de difficultés dans la lutte contre les violences ou pour mener une activité qui peut aboutir à son épanouissement.
    Pour l’homme il se dit toujours qu’une femme qui travaille ou qui voyage n’est pas faite pour le foyer.

    niang aissatou [aissatouniang8 chez yahoo.fr] :
    En tant que Sénégalaise, je peux vous confirmer que nos hommes sont vraisemblablement dominés par nos us et coutumes.
    Pour autant ils acceptent la participation financière de la femme et pour autant ils ont besoin de montrer leur "supériorité".
    Nous sommes régulièrement confrontées à des regards ou à des considérations désolantes relativement à nos heures de descente et ou voyages alors même qu’ils sont conscients de nos responsabilités (familiale et professionnelle)
    Je pense qu’on aura fait plusieurs formations, mais nous ne sauront jamais atteindre l’orgueil des HOMMES.

    pascale choquet [casumai chez yahoo.fr] :
    Merci pour cet édito, qui fait écho à pleins de témoignages déjà entendus lorsque j’étais moi-même au Sénégal pour travailler sur le genre. Tout cela est tellement symptomatique des résistances qui se cristallisent autour du changement des rapports sociaux de sexe ! Moi non plus je ne crois pas vraiment à l’harmonie supposée du couple traditionnel ! Et je tombe chaque fois de haut lorsque je réalise combien les hommes et les femmes ont peur de remettre les normes sociales en question, d’emprunter le chemin de la réflexion et de l’analyse en terme de genre...on sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on gagne !

    jacqueline musugani [musujac chez yahoo.fr] :
    Il n’est jamais facile de continuer avec le militantisme quand on est marié, surtout ici chez-nous en Afrique où on sent vraiment l’emprise des maris sur leurs épouse, la belle famille de son coté fait, aussi des pressions ... Ce n’est pas facile, le plus souvent, ce sont les femmes célibataires qui sont exempté de ces tracasseries, mais les membres de familles ne les laissent pas la main libre ! Quant aux maries, des nombreux foyers se sont disloqués... Mais il faut savoir jouer le jeu...
    Des conséquences ne manquent pas, Tantôt, le mari bloque la femme sur le plan financier, pour lui empêcher d’avoir la liberté de continuer la lutte,... C’est un combat à plusieurs facettes.
    Al’ intérieur (du foyer), on lutte pour sa propre liberté face à un Géant (L’homme !), à l’extérieur, c’est une" lutte générale" ...
    C’est un combat perpétuel.
    C’est comme on dit ici chez-nous en Afrique :" Un Lion qui dort" n’oublient jamais sa proie, pour signifier : les hommes qui ne pourraient jamais imaginer qu’une femme pourrait prendre conscience de sa situation, quand il voit que maintenant la femme commence à réaliser qu’il faut qu’elle lutte pour qu’elle soit associée à la prise des décisions, à la gestion des choses publique ,... commence à "Faire sortir toutes ses griffes" pour l’en empêcher....

  • Contre les violences faites aux femmes … et aux hommes !
    Jean GABARD
    Avec la libération de la femme et le culte de la spontanéité, y a-t-il, encore aujourd’hui beaucoup d’hommes qui n’ont jamais été insultés, voire même giflés, par une femme ?

    La réponse risque d’être difficile à donner : les études ne concernent souvent que les violences faites aux femmes ! …
    Mais peu importe, il n’est pas question de comparer des chiffres. Ces derniers, d’ailleurs, sont-ils si importants par rapport à la gravité du sujet, surtout s’il s’avère que les mêmes violences n’ont pas forcément des effets identiques sur les hommes et sur les femmes ?

    Les violences physiques paraissent en effet beaucoup plus graves pour une femme que pour un homme. Les menaces seules, pour elle, sont déjà totalement destructrices.
    Pour un homme, les violences physiques ne sont pas insignifiantes mais ne l’atteignent guère autrement que physiquement …

    Il n’en est cependant pas de même pour les insultes. Venant d’une femme, celles-ci l’ébranlent et il ressent comme un cataclysme qui le renvoie à sa castration psychique primaire, quand il s’est aperçu qu’il ne pourrait plus être comme celle qui est pour lui, sa référence première et « toute-puissante » : sa maman. Son impuissance devant ce qu’il vit comme un nouveau rejet, décuple sa colère et lui donne souvent envie d’utiliser ce qu’il possède : sa force physique.

    Si la femme frappe la première, il est plutôt soulagé ! Les coups replacent le conflit dans un domaine connu par lui et où il a l’assurance de pouvoir répondre s’il le souhaite. « L’adversaire » revient alors « à sa portée », sur un terrain qu’il maîtrise. Souvent même, il n’éprouve plus le besoin de riposter où s’il le fait c’est pour la forme, pour sauver son honneur mais pas parce qu’il se sent menacé.
    Une femme ne peut ressentir les effets de sa violence psychique chez un homme, pas plus qu’un homme ne peut ressentir les effets de sa violence physique chez une femme !

    C’est la raison pour laquelle les hommes (niant la différence des sexes), ont pu penser (et certains le pensent encore) que leurs violences physiques sur une femme ne pouvaient être très graves, puisque pour eux, celles d’une femme, sur eux, ne l’étaient pas !

    Aujourd’hui, certaines femmes n’ont-elles pas à leur tour tendance à croire que leur agression verbale d’un homme n’est qu’une affaire bénigne, parce que sur elles, la violence des mots peut être tolérable et n’est aucunement comparable aux violences physiques d’un homme ? ...

    Ainsi par négation de la différence des sexes, des sexistes hommes ont tendance à dire que les femmes sont « inférieures » parce que fragiles physiquement et des femmes, toujours par négation de la différence des sexes, ont tendance à juger les hommes « malades » parce que fragiles psychiquement.
    Dans notre société égalitariste, l’emploi du mot « malade » paraît plus correct que le mot « inférieur » mais il est pourtant plus pervers. En effet, il laisse supposer que l’homme pourrait se soigner et donc qu’il est responsable de sa fragilité psychique qui devient alors un défaut. Ainsi la dénégation de la différence des sexes permet de faire croire à une simple dénonciation des problèmes de certains hommes alors qu’il y a tout autant une infériorisation de l’homme différent et donc, là aussi, SEXISME !

    Alors, pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux hommes, il faut certes les condamner mais ne faudrait-il pas aussi commencer par s’efforcer de respecter l’Autre différent ?

    Pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux hommes, et respecter l’autre, ne faudrait-il pas aussi sortir de la facilité qui consiste à considérer le sexe opposé « inférieur » ou « malade » et s’efforcer de se comporter en adulte assumant nos différences, nos manques et notre « non toute-puissance » ?

    Pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux hommes, pour respecter l’autre et assumer la différence, ne faudrait-il pas aussi sortir d’une idéologie dépassée ?
    Le rêve d’un droit à une égalité impossible a permis, dans les pays occidentaux, de faire admettre la légitimité de l’égalité en droits. Celle-ci a encore des détracteurs qui nous obligent à ne pas baisser la garde, mais le maintien de l’utopie égalitariste n’entretient-il pas aujourd’hui, le ressentiment de femmes envers les hommes et d’hommes envers les femmes au lieu de favoriser le respect et le « vivre ensemble » ? …

    Jean GABARD
    conférencier et auteur de « Le féminisme et ses dérives. Du mâle dominant au père contesté ». Les Editions de Paris. http://www.jeangabard.com

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