Sexe, genre et société - Engendrer les sciences sociales africaines

Un compte rendu de lecture de cet ouvrage collectif qui réunit des contributions rédigées selon des approches disciplinaires différentes mais dans une volonté affirmée d’opérer une véritable rupture épistémologique.

Compte-rendu de lecture :

« Sexe, genre et société - Engendrer les sciences sociales africaines »

Sous la direction de Ayesha M. IMAM, Amina MAMA et Fatou SOW
CODESRIA - KARTHALA


Cet ouvrage collectif (version française de 2004) réunit des contributions rédigées selon des approches disciplinaires différentes, mais leur point commun réside dans une volonté affirmée d’opérer une véritable rupture épistémologique dans les sciences sociales africaines.

Cet ouvrage est le produit d’un colloque du Codesria (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique) tenu en septembre 1991 sur « l’analyse de genre et les sciences sociales en Afrique ». La version anglophone de cet ouvrage est parue en 1997 (Engendering african social sciences), et n’a été traduite qu’en 2004.

Il rassemble diverses contributions des chercheur(e)s à ce colloque, sans être exhaustif. Différents thèmes sont abordés, notamment la problématique de l’intégration du genre aux sciences sociales classiques (histoire, études culturelles, économie, psychologie), et des études de genre dans différents domaines (agriculture, environnement, éducation, politiques publiques étatiques).

Dans l’introduction de l’ouvrage, A. Imam dresse un bilan de l’analyse de genre internationale puis africaine. Elle tente de définir cette approche, tant en termes d’objectifs, que de concepts (rapports sociaux de sexe, rôles sexués…) et de courants théoriques (le féminisme). Puis elle présente les différentes contributions de ce livre.

Fatou Sow, dans son article « L’analyse de genre et les sciences sociales en Afrique » (chapitre 1), passe en revue les différentes approches qui traitent du genre, et l’histoire de leur émergence. Elle se propose ensuite de traiter de quatre thèmes pour tester la pertinence de la variable genre : l’organisation sociale, l’organisation technologique et l’organisation économique de la production agricole, puis le défi démocratique. Elle intègre le genre dans l’étude de chacun de ces thèmes et montre les transformations que cela produit (transformation du concept soi-disant neutre de « ménage », analyse de l’accès à la terre, aux intrants, à la propriété…).

Amina Mama (chapitre 2, « Oter les masques et déchirer les voiles : études culturelles pour une Afrique postcoloniale ») étudie la construction des études culturelles africaines, notamment dans la discipline historique, des premiers textes des missionnaires européens jusqu’à la négritude et à toutes les théories culturelles contemporaines. Elle démontre que le plus souvent, ces textes ont négligé, voire totalement ignoré le versant féminin de la société, et la culture qui lui est attachée. Elle montre aussi que ces études culturelles ont grandement influencé les politiques culturelles et sociales des Etats africains, ainsi que les mentalités et représentations des peuples africains. Il est donc urgent d’intégrer l’analyse de genre aux études culturelles, afin de se rapprocher des réalités sociales, mais aussi afin de faire émerger une autre image des rapports de sexe.

Tiyambe Zeleza entreprend, dans l’article « Discriminations de genre dans l’historiographie africaine » (chapitre 3), de passer en revue les études historiques de l’Afrique, afin de démontrer que les femmes africaines en sont presque complètement exclues. A travers plusieurs types d’histoires de l’Afrique (générale, régionale, thématique), on s’aperçoit que les chercheurs occidentaux n’ont jamais prêté attention aux femmes, en dehors de quelques figures légendaires et héroïques, et des phénomènes tels que la prostitution. Le problème est que ce biais masculin se perpétue aujourd’hui dans l’histoire « orthodoxe », puisque les études de genre, sexuées, restent marginales. Cela pose le problème fondamental de l’apport de l’analyse de genre aux théories classiques : si elles conservent leur biais sexué bien qu’il soit mis en évidence par l’analyse de genre, l’objectif n’est pas atteint. Il faut alors s’interroger sur les résistances qui empêchent une assimilation du genre, et essayer de les supprimer.

Les trois chapitres qui suivent traitent du genre en économie. Dans le chapitre 4 (« Biais sexuels en économie et recherche d’une approche qui tienne compte du genre »), Guy Mhone concentre son attention spécifiquement sur l’économie néoclassique. Partant d’un examen minutieux de ses hypothèses ontologiques et épistémologiques, et de ses procédures méthodologiques, il démontre que cette théorie économique est loin d’être objective et neutre.
Il démontre notamment que le « noyau dur » de la discipline (ses hypothèses ontologiques), qui n’est pas susceptible de remise en cause pour les économistes, présente un indéniable biais sexuel. Puis il montre qu’au niveau de la « ceinture de protection » (qui est constituée de toutes les théories économiques annexes venues rectifier les omissions du courant dominant, comme celle de Gary Becker), le biais n’est pas moindre, même lorsque l’objectif affiché est de réduire les discriminations de la théorie néoclassique. Mhone soutient également que l’inégalité entre les sexes, puisqu’elle affecte la moitié de la population, a un impact structurel sur la valeur de l’emploi, la valeur des biens physiques et financiers, etc.Cette inégalité est donc considérée par les économistes comme un paramètre institutionnel incontesté.

Dans le chapitre 5 (« Analyse de genre et science économique dans le contexte de l’Afrique »), Diane Elson fait ce même constat d’un biais sexuel en économie (elle rajoute à l’économie néoclassique les perspectives structuralistes), et répertorie les approches qui ont tenté de rectifier ce biais, de développer une sensibilité de genre. Pour elle, une solution encourageante est dans la synthèse de l’économie féministe et de la théorie économique institutionnelle, avec une collaboration avec les autres sciences sociales, notamment l’histoire.

Enfin, dans le chapitre 6 (« Réponses marxistes au défi de l’analyse de genre en Afrique »), Eboe Hutchful part du constat de l’absence du genre dans les travaux des marxistes africains, ce qui est pour elle une contradiction étant donné que le marxiste se bat contre l’impérialisme et la domination d’une classe sur l’autre (or la domination masculine peut être interprétée comme telle). Les féministes socialistes ont fait cette critique, tout en proposant une approche différente sensible au genre. Hutchful passe en revue les autres féminismes ayant critiqué ce marxisme orthodoxe (féminismes libéral, radical, futuriste), qui ont permis de faire avancer le débat.

Charmaine Pereira (chapitre 7, « Une analyse de genre de la psychologie en Afrique ») analyse « la façon dont les relations entre femmes et hommes sont construites socialement par la science de la psychologie, par opposition à leur détermination biologique par la « nature »  ». Elle commence par faire une critique du caractère historique impérialiste et sexiste de la psychologie en Afrique. Elle remet en cause le concept de sujet en tant qu’individu unitaire, rationnel, et tacitement masculin, ainsi que la dichotomie individuel/social. Pour reconstruire la psychologie en tant que discipline sexuée, elle prône la reconnaissance de la subjectivité comme relationnelle : elle est nécessairement sexuée.

Dans le chapitre 8, « Les relations de genre dans l’environnement », Fatou Sow retrace l’histoire du terme environnement qui part d’un concept purement physique pour recouvrir des connotations économiques, politiques et sociales. Elle souligne qu’une analyse sexuée de l’environnement incorpore à la fois les représentations de leur espace par les communautés, et les relations sexuées avec cet environnement. Cela induit la possibilité de relations différentes des femmes et des hommes à leur environnement. En effet il ressort de cet article que bien que les hommes soient le plus souvent les « propriétaires » de leur environnement (légalement), les femmes sont plus affectées et concernées par les modifications malheureuses de cet environnement.

Rudo Gaidzanwa (chapitre 9, « Analyse de genre dans le domaine de l’éducation : l’exemple du Zimbabwe  ») analyse les politiques d’éducation en Afrique avec la grille de lecture du genre, mais aussi en intégrant les variables de race et de classe sociale. Cette analyse se situe dans une perspective historique, de l’Etat colonial à aujourd’hui. Cette étude permet de déterminer les opportunités d’accès à l’éducation par ces trois variables. Elle se penche plus particulièrement sur les milieux universitaires et académiques, et met en lumière la faible représentation des femmes dans les instances éducatives académiques.

Le chapitre 10, « Education des filles et des femmes en Afrique : analyse conceptuelle et historique de l’inégalité entre les sexes » traite lui aussi de la problématique de l’éducation, dans une perspective historique. N’Dri Thérèse Assié-Lumumba dresse un bilan de la présence des femmes dans les systèmes éducatifs africains, autant sur le plan qualitatif que quantitatif. En effet, depuis la colonisation, les femmes sont sous-représentées en nombre dans les écoles, tant comme élèves que comme professeurs. De plus, le système éducatif importé par l’Etat colonial et perpétué par les Etats contemporains promeuvent un modèle patriarcal extrêmement discriminant pour les femmes.
L’auteur montre ainsi que les systèmes éducatifs sont sexués, et qu’ils doivent être étudiés en interaction avec le politique et la société, et non comme des circuits fermés.

Marjorie Mbilinyi, dans « Par-delà l’oppression et la crise : une analyse sexuée de la structure et de la réforme agraires » en Tanzanie (chapitre 11), passe du macrocosme des relations néo-impérialistes au microcosme des relations domestiques. Elle prête attention aux voies par lesquelles les interrelations de genre, de classe, de race, ethniques et nationales, sous le colonialisme et ensuite, ont façonné le développement d’un système varié de plantations, de grandes fermes commerciales et de petites fermes paysannes. Elle considère également les résistances, les adaptations et les collusions de différents groupes de femmes, ainsi que le rôle de l’Etat dans la construction des relations de race et des rapports sociaux de saxe dans le domaine de l’agriculture.

L’article de Souad Triki (chapitre 12, « Marginalisation des femmes rurales dans le développement en Tunisie ») présente un cas empirique des formes de discrimination sexuelles. En examinant la marginalisation des femmes rurales en Tunisie, elle démontre concrètement comment les hypothèses de la théorie économique aboutissent à une sous-estimation du travail féminin, à travers une manipulation conceptuelle et un recensement inadéquat sur le plan pratique. Elle met l’accent sur la façon dont les concepts de force detravail et de travail productif (opposé à reproductif) sont imparfaits et porteurs de discrimination en faveur des hommes.

Dzodzi Tsikata, dans sa contribution « Egalité entre les sexes et Etat au Ghana » (chapitre 13), se livre à une étude historique qui débute avec l’Etat colonial de 1901 et passe en revue les différents régimes étatiques, pour aboutir à l’Etat néocolonial actuel, sous Rawlings, et sa gestion d’une politique d’ajustement structurel. Dans cette analyse des implications en termes de genre des politiques étatiques et des dispositions institutionnelles, Tsikata examine leur impact sur les relations de production, les liens de parenté, la stratification économique entre hommes et femmes, mais aussi entre hommes et entre femmes. Elle étudie la manière dont les actions contradictoires de divers secteurs de l’Etat ont également des conséquences différentes pour des femmes de statuts économiques différents, mais peuvent aussi mener à des politiques ou des effets spécifiques en terme de genre.

Enfin, la postface d’Amina Mama dessine les perspectives d’avenir pour l’analyse de genre en Afrique. Elle dresse un bilan mitigé des conditions régionales, nationales et internationales propices à un développement de l’analyse de genre, qui restent très inégales selon les pays. Au niveau international, l’ONU et les autres instances en relation avec les gouvernements africains (bailleurs de fond) semblent avoir définitivement adopté l’approche genre, comme indice de bonne gouvernance, et comme mot-clé pour les programmes de développement. Il reste à espérer que ce mouvement permettra le développement de la recherche sur ce thème et son intégration aux sciences sociales, sans marginaliser l’approche genre comme une simple sensibilité, possible mais non indispensable.

Marine Cousson, doctorante, CEAN, Bordeaux

Pour commander cet ouvrage :
http://www.karthala.com/rubrique/detail_produit.php?id_oeuvre=1472

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