Violences conjugales : quand les victimes sont comptées par centaines

30 mars 2020

Je suis Elie TUSIKILIZANE, chaegé des projets à la Caritas-Développement Goma depuis 2015, je travaille dans la prévention et lutte contre les violences faites à la femme et gère le projet de prévention et lutte contre les violences domestiques et conjugales financé par le Secours Catholique

Agé à peine de 22 ans, Olivier, un jeune homme vivant dans la périphérie de Goma, dans l’Est de la République démocratique du Congo, a plusieurs fois été témoin des violences faites à l’égard de sa mère par son propre père. Aujourd’hui, il en est traumatisé.
Olivier.
Quand la plupart de ses amis sont en bleu et blanc, couleur d’uniforme d’élèves en RDC et se rendent à l’école ; Olivier lui, tenant son lourd marteau ou sa barre à mine, prend le chemin du chantier, où il a été engagé comme journalier, pour casser les grosses pierres volcaniques. Aîné d’une fratrie de cinq enfants, il vit avec ses parents à Mugunga, un quartier périphérique de Goma. Pour mieux comprendre son histoire, il faut revenir une semaine avant sa rencontre avec la cellule de communication de la Caritas Goma.

Un jour, alors qu’il rentrait de son lieu de travail, Olivier trouve une foule devant sa maison. Il se fraye un chemin pour comprendre ce qui se passe et aperçoit soudent sa mère, gisant au sol, le visage tuméfié et ensanglanté : ‘’ J’ai senti comme un grand vide dans ma tête quand j’ai vu ma mère couchée par terre. Mes petits frères et sœurs étaient autour d’elle et pleuraient… J’ai pensé alors qu’elle était morte ‘’, raconte Olivier.
Conduite à l’hôpital à l’aide d’un de ses voisins, la mère d’Olivier reviendra de là avec un plâtre enveloppant son bras droit. Marie*(nom d’emprunt pour designer la mère d’Olivier, qui a préféré garder l’anonymat) avait été, pour la énième fois, victime des coups et blessures volontaires de la part de son mari. Sa faute pour mériter ces coups ? Avoir osé dire à son mari que les enfants n’avaient pas à manger le soir … C’est cette goutte de trop qui a fait qu’Olivier vienne nous voir.
En fait, depuis octobre 2017, Caritas-Développement Goma exécute le projet de « Prévention et lutte contre les violences domestiques et conjugales : le défi du changement des comportements dans la périphérie de la ville de Goma et Minova dans le territoire de Kalehe », grâce au financement de la Caritas France/Secours Catholique. Ce projet poursuit un seul objectif global, celui de contribuer à la réduction du niveau des violences domestiques et conjugales en particulier et celles basées sur le genre en général.
Pour ce faire, le projet dispose « des maisons d’écoute », un endroit où les victimes des violences conjugales et domestiques sont accueillies par des conseillères, au centre Buholo à Mugunga, dans le quartier : Mugunga, avenue : Rusayo et à Minova, au sein des locaux de la Commission paroissiale Justice et Paix. Ici, les victimes bénéficient d’un soutien psychologique des conseillères et arrivent à dire tout haut ce qui se dit tout bas (siriya bu nyumba ; le secret conjugal, Français).
Mais dans une société où les us et coutumes dominent encore, les choses sont conçues telles que la femme se retrouve toujours dans une situation d’infériorité par rapport à l’homme. Celle-ci ne doit donc pas se plaindre, ni auprès de sa famille ou de ses amies qu’elle est victime d’une quelconque maltraitance de la part de son mari. Si elle le fait, alors la société (sa société) lui pointera du doigt : ‘’ce n’est pas une bonne femme’’, dira celui-ci, ‘’le secret du foyer ne sors pas dehors’’, dira un autre, ‘’il faut la répudier, elle fait la honte de la famille’’, ‘’une bonne femme supporte les coups de son mari’’, affirmeront d’autres membres de la communauté. D’autres encore lui diront d’aller à l’église et de prier pour son mari afin que Dieu le transforme …
Devant un tel environnement, Caritas Goma ne lésine pas sur les moyens d’y mettre fin. Le projet de Prévention et lutte contre les violences domestiques et conjugales vient briser la routine et encourage les femmes à dénoncer ou à traduire le coupable devant les juridictions compétentes ; même si cela peut briser le secret conjugale : ‘’Notre souci est de contribuer à la lutte contre l’impunité des violences domestiques à travers des conseils juridiques et un référencement des victimes qui le souhaitent vers les services de prise en charge judiciaire. Nous ne sommes pas venus briser les foyers mais nous visons plus à réduire la stigmatisation et assurer, à travers des séances de médiation, l’intégration familiale des victimes dont les violations domestiques ont rompu les liens existants’’, explique Elie Tusikilizane, responsable dudit projet à la Caritas Goma.
Caritas Goma s’appuie donc sur les associations locales œuvrant dans la prévention et dans la lutte contre les violences basées sur le genre avec l’implication des autorités locales et leaders communautaires dans la zone d’exécution du projet pour bien mener cette tâche. Des campagnes de sensibilisation sur la prévention des violences domestiques et/ou conjugales pour relever le défi du changement des comportements sont faites à travers un système d’alerte rapide mise en place par le projet. Et qui consiste à signalé tout cas d’abus ou des violences au sein de la communauté.
Quelle ne fut pas la surprise de Yvette Kavira, conseillère à Mugunga, de voir Olivier débarquer à la maison d’écoute : ‘’ Je pensais qu’il s’était perdu de route et venait demander son chemin. Jamais je n’aurais pensé qu’il était venu nous voir pour dénoncer son père ‘’, déclare Yvette.
Une équipe de la Caritas Goma en pleine sensibilisation.
‘’Je suis venu, parce qu’un de mes amis m’a indiqué que Caritas s’occupe des cas comme le mien. En venant dénoncer mon père ici, je voulais que les choses changent dans ma famille et qu’il arrête de frapper ma mère. Je n’ai pas eu la chance de terminer mes études et j’ai été obligé d’apprendre vite à me débrouiller pour aider maman et mes frères à la maison. Aujourd’hui, je joue le rôle de papa alors que je devrais être à l’école ‘’, déclare Olivier, au micro de la cellule de communication de la Caritas Goma. ‘’ Papa est un ivrogne, il ne fait que battre maman. Il va finir par la tuer… ’’, ajoute le jeune homme d’un air révolté.
Dans un premier temps, les conseillères ont écouté Olivier. Ensuite, elles ont voulu rencontrer la mère. Mais jusque-là, celle -ci ne semble pas vouloir dire tout haut ce qui se dit tout bas. Marie* dit craindre pour sa vie et pour la vie de ses enfants. ‘’Je ne sais pas quoi faire, s’il apprend que je suis venue vous voir, il va me tuer…’’, déclare-t-elle en laissant échappé une larme.

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